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Du soutien à la réserve : l’évolution du regard anglican sur la franc-maçonnerie

10 Juin 2026

Dès 1738, date de la première bulle pontificale condamnant la franc-maçonnerie, l’Église catholique a affiché son rejet de cette société de pensée. En Grande-Bretagne, berceau de la franc-maçonnerie, l’Église établie ne l’a historiquement jamais condamnée de la sorte, au contraire. Mais cette relation privilégiée n’est toutefois pas aussi évidente qu’il y paraît. Le XXe siècle a apporté son lot de questionnements sur la compatibilité entre les deux institutions, allant jusqu’à la remettre en cause en 1987.

La franc-maçonnerie britannique a entretenu pendant des siècles des rapports plutôt cordiaux avec l’Église d’Angleterre : plusieurs évêques, archevêques et autres dignitaires ecclésiastiques anglicans furent des membres de premier ordre de la Grande Loge unie d’Angleterre, l’instance gouvernante de la maçonnerie britannique et Grande Loge Mère des obédiences dites régulières dans le monde, aux côtés de nombreux membres de la famille royale britannique.

La bascule qui s’est opérée dans la seconde moitié du XXe siècle n’y provient pas d'un conflit ancien entre Église et franc-maçonnerie, mais d'une relecture théologique des rituels maçonniques.

Si l’Église catholique a très tôt assimilé à de l’indifférentisme la tolérance religieuse défendue par James Anderson et Jean-Théophile Désaguliers, figures centrales de la franc-maçonnerie spéculative au XVIIIe siècle, l’Église anglicane n’a quant à elle pas considéré la franc-maçonnerie comme une concurrente. L’appartenance simultanée aux deux institutions n’était donc pas problématique, la franc-maçonnerie de l’époque s’inscrivant dans le courant des sociabilités et autres clubs, permettant de structurer une nouvelle classe émergente, la noblesse, tout en consolidant le régime hanovrien, dynastie protestante.

L’interdiction du débat politique et religieux en loge ouvrait un espace de sociabilité neutre et encourageait l’abandon des querelles confessionnelles. Ce principe ne signifiait cependant pas l’abandon de l’obligation de croyance en Dieu, qui n’a jamais vacillé en Grande-Bretagne. Les loges britanniques revendiquent cet attachement à la religion, notamment à travers l’office du grand chapelain, toujours membre de l’Église anglicane. Les échanges sont donc bilatéraux : la franc-maçonnerie prête allégeance à l’Église d’Angleterre, qui y est fortement représentée.

La franc-maçonnerie outre-Manche est ainsi étroitement tissée dans la société britannique. Les institutions elles-mêmes n’étant pas laïques, elle ne fait pas exception : les séances du Parlement débutent par des prières chrétiennes ; vingt-six évêques de l’Église d’Angleterre siègent par ailleurs à la Chambre des Lords ; la nomination des évêques est une prérogative gouvernementale, et les biens et le capital de l’Église sont contrôlés par une commission indépendante qui rend des comptes au Parlement. Religion et institutions demeurent ainsi étroitement liées dans le contexte britannique.

Malgré ces inclinations réciproques, l’Église anglicane commença, à partir de la seconde moitié du XXe siècle, à se détacher de la franc-maçonnerie, laquelle fut confrontée à plusieurs vagues de méfiance qui allaient tout à fait contre les bonnes relations qu’elle avait jusqu’alors su tisser avec les Églises protestantes. De moins en moins de membres du clergé s’affilièrent à la franc-maçonnerie, et certains la quittèrent même. Pourtant la Grande Loge unie d’Angleterre tenta de faire valoir la compatibilité, voire la relation naturelle entre la franc-maçonnerie et l’Église anglicane. Jusqu’alors, ni les membres du clergé ni l’Institution maçonnique ne percevaient la double appartenance comme une source potentielle de conflit. Les maçons britanniques, tous croyants, furent consternés lorsqu’à partir des années 1950 les Églises protestantes, dans la lignée de l’Église catholique, commencèrent à douter de la compatibilité entre franc-maçonnerie et religion.

En conséquence, certains démissionnèrent, d’autres réitérèrent leur allégeance envers l’Église en livrant sans fard les secrets maçonniques. Les plus hauts dignitaires de l’Église anglicane eux-mêmes étaient divisés sur la question. Le gouverneur suprême de l’Église d’Angleterre (à savoir le monarque) était lui-même franc-maçon, et ce de 1936 à 1952 – sous les règnes d’Edouard VIII puis de Georges VI. Le chef de l’Église d’Angleterre, l’archevêque de Canterbury Geoffrey Fisher (1945-1961), était également franc-maçon. Il existait plusieurs loges maçonniques qui regroupaient de façon prédominante des membres du clergé. Les francs-maçons ne s’attendaient donc pas à ce que leur institution soit attaquée sur la question religieuse par les Églises mêmes qu’ils pensaient honorer.

Mais en juin 1951, l’Église anglicane estima que la question de la compatibilité entre les deux méritait d’être posée. Au commencement de ce tumulte, un pasteur anglican qui, ayant recueilli des témoignages de maçons au demeurant pratiquants, commença à s’interroger sur la compatibilité de certains aspects des deux institutions. Le nom de Walton Hannah agace encore les maçons d’aujourd'hui et évoque l'antimaçonnisme caractéristique de la seconde moitié du XXe siècle. Son ouvrage Darkness Visible est toujours considéré comme un ouvrage phare de cet antimaçonnisme.

Au terme de l’assemblée de l’Église anglicane de 1951, aucune enquête officielle ne fut lancée pour confirmer ou infirmer sa compatibilité avec la franc-maçonnerie, ce qui poussa Hannah à écrire son ouvrage majeur. Au cœur de celui-ci figurent les rituels maçonniques et les serments, à la fois symboliques et inquiétants : le maçon s’engage notamment « à ne jamais révéler aucun des secrets de la franc-maçonnerie sous peine d’avoir la gorge tranchée, la langue arrachée à la racine et enfouie dans les sables de la mer » ou d’être « flétri comme un individu volontairement parjure, d'être stigmatisé comme étant un être dénué de toute valeur morale ».

Pour Hannah, ces serments posent problème car les maçons semblent s’y substituer à la justice divine. Il critiqua également la référence à « Jahbulon » dans le serment de l’Arche royale (un grade maçonnique complémentaire particulièrement répandu dans la tradition britannique), certains y voyant l’association de plusieurs divinités païennes, d’autres le nom d’un dieu proprement maçonnique. Cette interprétation a nourri l’idée que la franc-maçonnerie constituerait une religion autonome, voire satanique aux yeux de ses détracteurs, puisqu’elle ne se référerait pas au Dieu chrétien. L’archevêque de Canterbury répondit que la franc-maçonnerie variait selon les pays et qu’en Grande-Bretagne son allégeance à l’Église d’État était totale. La Grande Loge unie d’Angleterre rappela en outre qu’elle ne pouvait être considérée comme une religion, faute de dogme, de sacrements et de promesse de salut.

Alors que les évêques anglicans avaient déserté les loges britanniques, le débat fut relancé au début des années 1980, encore une fois sur la compatibilité entre franc-maçonnerie et religion. Mais cette fois-ci, un grand nombre d’Églises protestantes (l’Église anglicane, l’Église méthodiste, l’Église réformée unie) s’emparèrent du sujet, qui ne put être évité.

Les Églises protestantes entamèrent donc, chacune à leur tour, des enquêtes sur la compatibilité entre religion et franc-maçonnerie. L’Église méthodiste commanda un rapport lors de sa conférence de 1984. Le Grand Maître de la Grande Loge unie d’Angleterre émit le souhait que « les Églises se montrent suffisamment courageuses pour être ouvertes d’esprit. » Malgré cela, la conclusion du rapport trouvait que les rituels maçonniques contenaient des pratiques religieuses et de ce fait pouvaient s’opposer fortement au christianisme. Il fut par conséquent déconseillé aux membres de l’Église méthodiste de rejoindre la franc-maçonnerie.

Lorsque l’Église anglicane entreprit une étude similaire, la Grande Loge fut « confiante sur le fait d’obtenir une audience équitable ». Peut-être ce sentiment venait-il du fait que deux maçons anglicans étaient membres de la commission d’enquête. Mais là encore, les réponses ne furent pas celles qui étaient attendues par la Grande Loge unie d’Angleterre. Le synode général publia en 1987 son rapport « Franc-maçonnerie et Christianisme : sont-ils compatibles ? » (“Freemasonry and Christianity: Are They Compatible?”), qui était plus une réflexion que des mesures ou des instructions, mais conclut néanmoins qu’il y avait un « certain nombre de raisons fondamentales de remettre en cause la compatibilité de la franc-maçonnerie et du christianisme. » Pour répondre aux problèmes soulignés par les rapports, il fut décidé de retirer les pénalités des serments. Un livret fut également édité, intitulé « Franc-maçonnerie et Religion » (Freemasonry and Religion), pour tenter de dissiper les doutes auprès des fidèles dont l’appartenance à la maçonnerie n’était pas interdite, mais déconseillée.

Mais ces doutes ne furent pas facilement dissipés : en 2002, l'archevêque de Canterbury Rowan Williams estima que franc-maçonnerie et religion n’étaient pas compatibles, et avoua même avoir refusé de nommer des membres du clergé à des postes importants à cause de leur affiliation à la fraternité. L'archevêque de York, au contraire, relégua en 2015 la franc-maçonnerie au rang d’activité « inoffensive », mais qu'il qualifia néanmoins « d'excentrique ».

En presque 300 ans d’existence, il aura donc fallu attendre 1987 pour que l’Église d’Angleterre évoque officiellement la question de sa compatibilité avec la franc-maçonnerie, et lorsqu’elle le fit, ce ne fut pas de manière péremptoire comme l’aurait été une condamnation, mais plutôt une remise en question de certains aspects rituels et théologiques. Le synode général de 2018 réitéra les doutes de l’Église quant à l’appartenance de ses membres à la franc-maçonnerie, encore une fois sans l’interdire. Un an auparavant, les francs-maçons avaient levé 350 000 euros pour la restauration de la cathédrale de Canterbury, qui avait accueilli les célébrations du tricentenaire de la Grande Loge unie d’Angleterre, un paradoxe qui illustre bien l’ambivalence des rapports entre l’Église d’Angleterre et la franc-maçonnerie, et démontre que les liens historiques entre les deux institutions n’ont jamais été totalement rompus.

Amanda Brown-Peroy (Université de Bordeaux)