lundi 4 décembre 2023

Sixième rapport annuel de l’Église de Belgique : entre renouveau et vieux démons

L’Église de Belgique a fait paraître son sixième rapport annuel. S’il met en exergue un rebond des chiffres de la participation religieuse, il ne peut éviter la douloureuse question des abus sexuels en son sein, qui est à nouveau à la Une de l’actualité et fait l’objet d’une commission parlementaire fédérale d’enquête.

La rentrée de septembre 2023 s’annonçait au mieux pour l’Église catholique de Belgique. Le 3 septembre, Luc Terlinden est consacré évêque lors d'une messe solennelle en la cathédrale Saint-Rombaut à Malines – messe à laquelle assistent le roi Philippe et son épouse Mathilde. Luc Terlinden y reçoit le pallium des mains du nonce apostolique et est intronisé archevêque de Malines-Bruxelles. Le nouvel archevêque, qui a choisi comme devise épiscopale Fratelli tutti, est âgé de 54 ans. Sa relative jeunesse et sa personnalité ont suscité des commentaires enthousiastes ici et là, et l’Église de Belgique semble prête à entamer un nouveau chapitre avec confiance. Après l’archiépiscopat d’André-Joseph Léonard (2010-2015), dont la personnalité était particulièrement clivante, puis celui du cardinal Jozef De Kesel (2015-2023), que des accros de santé ont empêché de vraiment imprimer sa marque sur l’Institution, doit s’ouvrir une nouvelle ère qui pourrait être celle d’un renouveau. 

Quelques jours plus tard, toutefois, la chaine de télévision flamande Canvas entame la diffusion d’une série documentaire en quatre parties, Godvergeten (« Oubliés de Dieu »), consacrée aux victimes d’abus sexuels commis par des prêtres et religieux. L’impact de la diffusion de Godvergeten est immense. Bien que l’essentiel des faits relatés ait été connu depuis les années 2010-2011, entendre les victimes raconter leurs souffrances suscite chez les spectateurs de fortes réactions. Des centaines de personnes demandent à biffer leur nom des registres de baptême, et des voix s’élèvent pour réclamer la fin du financement public de l’Église. 

Le politique se saisit également du dossier, et s’accorde pour mettre sur pied une commission parlementaire d’enquête.  Installée à la Chambre des Représentants le 19 octobre 2023, la commission s’est donnée pour mission d’examiner les procédures de reconnaissance des victimes et de traitement de leurs plaintes, suite aux abus sexuels commis tant au sein qu’en dehors de l’Église, et d’évaluer le suivi des recommandations de la commission parlementaire spéciale relative au traitement des faits de pédophilie au sein de l’Église de 2010-2011. Elle devra également se pencher sur l’enquête judiciaire Opération Calice lancée en 2010 et qui n’a pas abouti, et examiner la possibilité d’une responsabilisation financière de l’Institution. 

Il est à noter qu’une autre commission parlementaire, la commission spéciale pour évaluer l'approche des abus sexuels dans l'Église et dans d'autres relations d'autorité en général, et le rôle des institutions et services de jeunesse, d'aide sociale et d'éducation en particulier, a été installée au Parlement régional flamand. La raison d’être de cette seconde commission, qui n’est donc pas une commission d’enquête, est peu claire ; peut-être son existence doit-elle plus à la volonté de permettre une meilleure écoute des victimes, très majoritairement flamandes, et à un désir de traiter le problème à l’échelle de la Flandre, qu’à une réelle nécessité. 

Dans un tel contexte, le sixième rapport annuel de l’Église de Belgique ne pouvait faire l’impasse sur ce sujet brûlant et délicat. Dans sa préface, l’archevêque Luc Terlinden y indique : « Nous sommes à nouveau confrontés à tant de souffrances de tant de victimes, de leurs familles et plus largement de leur entourage. Le seul mot juste est : tolérance zéro. La poursuite du chemin de reconnaissance et de réparation tel qu’initié avec succès depuis la commission parlementaire de 2010 reste plus que jamais d’actualité́. Seule la vérité rend libre ». 

Le corps du rapport s’ouvre donc sur la question des abus sexuels au sein de l’Église, indiquant le nombre de signalements reçus entre le 1er juillet 2022 et le 30 juin 2023, soit 47. Ce chiffre est en diminution par rapport aux années précédentes (86 en 2021, 59 en 2020). Fait intéressant à souligner, parmi ces 47 signalements, 31 l’ont été du côté francophone et 16 du côté néerlandophone. Or, jusqu’à présent, le nombre de signalements était beaucoup plus élevé en Flandre. 

Le rapport de synthèse à propos des abus sexuels de mineurs dans une relation pastorale, publié par l’Église en 2019, indique que parmi les 507 victimes qui se sont adressées à la commission pour le traitement des plaintes pour abus sexuel dans une relation pastorale (dite commission Adriaenssens, du nom de son président), 458 étaient néerlandophones et seulement 49 francophones. Les chiffres 2022-2023 annonceraient-ils un basculement, et seraient-ils annonciateurs de nouvelles révélations en Wallonie, alors que cette région a été jusqu’à présent peu touchée par les scandales en cette matière ? Peut-être la diffusion du documentaire Godvergeten de la VRT sur la chaine publique francophone, la RTBF, à partir du 29 novembre, suscitera-t-elle de nouveaux témoignages.

Hormis cette question d’actualité, le rapport 2023 met en exergue deux thématiques. Il met l’accent, d’une part, sur les diverses formes d’aide et d’accueil de réfugiés ukrainiens développées par l’Église catholique en Belgique et, d’autre part, sur le succès rencontré par les pèlerinages.

En ce qui concerne le premier sujet, à côté de l’accueil des réfugiés, notamment via l’opération « Un cœur pour l’Ukraine » et l’hébergement de réfugiés au sein de congrégations religieuses, nous apprenons que l’Église catholique d’Ukraine en Belgique ne compte pas moins de vingt mille fidèles et onze prêtres, répartis dans quinze paroisses. C’est un chiffre particulièrement élevé, au regard des quelque 70 000 Ukrainiens accueillis en Belgique, et étant donné que l’Église catholique grecque ukrainienne ne rassemble pas plus de 10 % de la population ukrainienne. Elle est toutefois davantage représentée à l’ouest du pays. Cette présentation nous rappelle que les Églises chrétiennes orientales connaissent ces dernières années un développement vigoureux en Belgique, soutenu par l’immigration en provenance de zones de conflit.

En ce qui concerne le second sujet, les lieux de pèlerinage belges attirent toujours encore de nombreux fidèles. Les grands sanctuaires mariaux ont accueilli ensemble 1 270 000 visiteurs en 2022 : Banneux, Beauraing et Oostakker à raison de 200 000 à 250 000 visiteurs chacun, et Scherpenheuvel (Montaigu) pour 600 000 d’entre eux. Cette affluence particulièrement élevée est due à une commémoration : le 25 août 2022, on a célébré le 150èmeanniversaire du couronnement de la statue de la Vierge de Montaigu. On peut également signaler le succès du « Grote Trek », une randonnée de 57 km organisée depuis 1931 le 1er dimanche de mai entre Berchem et Scherpenheuvel, à laquelle de nombreux mouvements de jeunesse participent. 

D’autres lieux de pèlerinage moins connus du grand public à Maaseik, Dadizele, Jette, Halle ou encore Peruwelz attirent également les pèlerins. Ce succès s’inscrit dans une tendance observée à l’échelle mondiale, où la popularité des pèlerinages, tel celui de Compostelle, s’analyse désormais également au-delà de leur dimension proprement religieuse. De même, la popularité non démentie des centres de retraite et hôtelleries de monastères et d’abbayes reflète sans doute d’avantage la recherche d’un ressourcement ou simplement l’attachement à un patrimoine culturel que la piété des visiteurs. 

La fréquentation de ces lieux est à analyser en parallèle avec les chiffres de fréquentation des églises paroissiales. Certains de ces chiffres, note l’Église avec satisfaction, sont en hausse. On a ainsi dénombré 43 327 baptêmes en 2022, soit une hausse de 17,6 % par rapport à 2021, et 6 947 mariages religieux, soit 72,3 % de plus qu’en 2021. Quant à la fréquentation de l’eucharistie, elle est également en hausse, puisque 6 183 personnes supplémentaires ont été dénombrées le 3ème dimanche d’octobre par rapport à la même date en 2021, et que 404 195 personnes ont assisté à une célébration de Noël, soit 16,4 % de plus qu’en 2021. Toutefois, et bien que Luc Terlinden estime que « cette année nous a permis de surmonter la crise du coronavirus ainsi que ses conséquences sur la vie ecclésiale », on peut observer que la plupart des chiffres publiés pour l’année écoulée demeurent inférieurs à ceux récoltés en 2019, avant la crise du Covid-19. En outre, et notamment pour les mariages, on ne peut exclure un « effet de rattrapage » pour expliquer le boom de 2022, les mariages civils ayant par ailleurs augmenté de 9 %. 

Depuis un demi-siècle, les chiffres de fréquentation de l’Église suivent une courbe descendante qui ne montre pas de signes de redressement. 

Évolution de la pratique religieuse catholique en Belgique (1977-2021)

 

1977

1996

2007

2009

2016

2018

2019

2021

2022

Baptêmes

85,2 %

68,1 %

54,6 %

-

42,1 %

38,1 %

36,4 %

31,2 %

38,1 %

Mariages

77,7 %

50,2 %

25,6 %

-

17,6 %

15,0 %

13,5 %

9,9 %

14,3 %

Funérailles

83,7 %

77,7 %

58,4 %

-

-

43,4 %

41,3 %

37,2 %

36,0 %

Pratique dominicale

29,4 %

13,1 %

-

5,0 %

< 4,5 %

< 3,6 %

< 3,3 %

<2,5 %

< 2,5 %

Source : C. Sägesser, Cultes et laïcité, Bruxelles, CRISP, Dossier n° 78, 2011, p. 73 ; calculs propres sur base des données Stabel et des rapports annuels de L’Église catholique en Belgique.

Baptêmes : nombre de baptêmes administrés par rapport au nombre de naissances déclarées à l’état-civil

Mariages : nombre de mariages religieux par rapport au nombre de mariages civils

Funérailles : nombre de funérailles religieuses par rapport au nombre de décès

La popularité des pèlerinages, le succès de l’hôtellerie monastique et des produits des abbayes, l’attachement du public (bruyamment manifesté sur les réseaux sociaux), à toutes les manifestations qui entourent la fête de Noël, dont la présence de crèches dans l’espace public, tout ceci dessine l’image d’un christianisme désormais plus identitaire et culturel que véritablement religieux. 

L’Église de Belgique, ancrée dans une forte tradition d’ouverture à la modernité, conduite par Luc Terlinden, semble bien outillée pour s’adapter à une société fortement sécularisée, où elle demeure toutefois un acteur important, ainsi qu’en témoigne le maintien d’un enseignement catholique vigoureux qui scolarise une majorité des élèves en Belgique. Cette tradition moderniste de l’Église belge trouve une illustration évidente dans la mise en exergue, dans le rapport 2023, de la conclusion du rapport de synthèse des diocèses belges pour le synode des évêques à Rome : « Des appels proviennent de toutes parts pour ouvrir le ministère ordonné aux femmes et aux personnes mariées (…) Un sentiment d’injustice est également souligné concernant la place des femmes dans l’Église. Les raisons de non-admission des femmes au ministère sont insuffisantes pour de nombreux croyants, et même plus que cela : elles paraissent loin de la réalité ». Ces appels seront-ils entendus à Rome ?

Si l’Église de Belgique semble entamer sous la houlette de Luc Terlinden un nouveau chapitre caractérisé par l’ouverture, le succès de son archiépiscopat dépendra sans doute, aujourd’hui, de sa capacité à gérer le dossier de la pédophilie au sein du clergé dans le sens d’un apaisement et, demain, des orientations de l’Église universelle qui seront définies par le successeur du pape François.

Caroline Sägesser (CRISP-ULB).

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