vendredi 14 mars 2014

Une synaxe à Istanbul, prélude au Concile

L’Eglise orthodoxe a décidé au début des années soixante d’organiser la tenue d’un concile panorthodoxe afin de régler un certain nombre de problèmes qui se posent à l’intérieur de la communion. Mais le monde a changé depuis lors. La chute du communisme a recomposé le paysage religieux en Europe orientale et dans les Balkans. Les enjeux de ce concile sont certes fondamentaux, voire « historiques », pour l’avenir de l’orthodoxie, mais les difficultés demeurent nombreuses.

Une synaxe a été organisée du 6 au 9 mars 2014 à Istanbul à l’invitation du patriarche Bartholomée dans la perspective de la tenue du concile panorthodoxe, tant attendu au sein de l’orthodoxie. L’idée d’un concile fut lancée lors de la tenue de la première conférence panorthodoxe de Rhodes en 1961. Différentes conférences préconciliaires ont eu lieu depuis lors. La tâche du secrétariat du concile, le Centre orthodoxe du patriarcat œcuménique de Chambésy en Suisse, est cependant ardue, en raison des sujets sensibles qui devront être abordés. Mais une étape importante vient d’être franchie : le concile est prévu en principe pour 2016.

Ce concile n’aura pas de valeur œcuménique puisque seules les Eglises orthodoxes seront présentes. Ce sera pourtant un événement considéré comme historique pour l’orthodoxie, mais également pour l’ensemble du monde chrétien. Parmi les thèmes qui seront examinés, citons des problèmes essentiels comme l’autocéphalie, l’autonomie ecclésiastique, les diptyques (ordre de préséance des Eglises locales), le calendrier commun, et une série de questions liées à la diaspora, à l’œcuménisme, à la paix et aux discriminations raciales.

L’autocéphalie (self-government) constitue le principal pilier de l’ecclésiologie orthodoxe depuis le Ve siècle. Il s’agit de l’auto-administration des Églises locales. Mais depuis le XIXe siècle, cette autonomie ecclésiastique a intégré le principe national et ethnique au sein de l’Eglise (ethnophylétisme). Cette conception consistait à définir la « nation » (ethnos) par phulon (race, espèce, genre) et à considérer la nationalité comme le critère essentiel de l’autocéphalie.

Les Eglises locales sont ainsi devenues nationales. L’autocéphalie fut dès lors associée à la souveraineté de l’Etat et de la nation. Cette conception fut condamnée par le patriarcat de Constantinople en 1872. Les autorités constantinopolitaines étaient bien conscientes à l’époque des risques en matière de soumission de l’Eglise aux affaires temporelles, mais aussi de nationalisme et d’exclusion confessionnelle. Dorénavant, une Eglise nationale intégrait les fidèles d’une nation ou d’une ethnicité déterminée.

Les cas des Eglises balkaniques et de l’ex-URSS montrent combien les condamnations fréquentes du nationalisme à l’intérieur de l’orthodoxie par le patriarche œcuménique Bartholomée, depuis son accession au trône en 1991, ont été peu suivies d’effet au sein d’un certain nombre d’Eglise locales. La situation s’est même aggravée. De nouvelles Eglises sont apparues au sein des nouveaux Etats indépendants dans les Balkans et en Europe orientale. Elles ne jouissent pas de la communion plénière pour des raisons canoniques, mais aussi et surtout politiques. La fondation d’une Eglise autocéphale représente en effet une affirmation nationale, contestée par les Eglises orthodoxes et les pays voisins.

On peut mentionner à ce propos l’Eglise orthodoxe de l’ancienne république yougoslave de Macédoine, dont l’autocéphalie fut proclamée en 1967 déjà. Elle ne fut jamais reconnue par ses Eglises sœurs. Les Eglises de Grèce, de Serbie et de Bulgarie s’opposent à cette autocéphalie, qui confirmerait l’existence d’une nation « macédonienne », conformément à la conception ethnophylétique. Aujourd’hui une deuxième Eglise en Macédoine dépend quant à elle canoniquement du patriarcat de Belgrade. Il y a donc deux Eglises orthodoxes dans ce pays.

Au Monténégro, une Eglise non reconnue par la communion mène, depuis la chute de la Yougoslavie, une existence parallèle aux éparchies de l’Eglise serbe qui seules jouissent de la canonicité. Les Monténégrins ont voulu affirmer l’existence d’une nation monténégrine distincte de la nation serbe. Ils ont dès lors fondé une Eglise orthodoxe monténégrine, alors que l’Eglise canonique au Monténégro est toujours représentée par la hiérarchie d’obédience serbe (patriarcat de Belgrade). Deux Eglises se côtoient également en Moldavie (Moldova) — l’une dépend de Bucarest, l’autre de Moscou. Les Eglises baltes sont également partagées entre Constantinople et Moscou.

Pensons aussi et surtout aux trois Eglises d’Ukraine. Le patriarcat de Kiev et l’Eglise autocéphale coexistent avec la métropolie autonome de Kiev qui demeure quant à elle dépendante du patriarcat de Moscou. Cette dernière est la seule circonscription ecclésiastique reconnue par l’ensemble de la communion. Des Ukrainiens, après l’indépendance du pays en 1991, firent sécession par rapport à l’Eglise de Russie. Ils érigèrent une Eglise patriarcale indépendante afin d’affirmer l’existence d’une nation ukrainienne, au grand dam des partisans en Ukraine de la canonicité représentée par l’Eglise orthodoxe de Russie. Cette dernière est surtout soutenue par les fidèles orthodoxes pro-russes. Une autre Eglise fut fondée par des membres de la diaspora ukrainienne (Eglise autocéphale). Mais c’est bien le patriarcat de Moscou qui a toujours autorité sur les éparchies orthodoxes en Ukraine par le biais de la métropolie de Kiev. L’Eglise russe n’entend pas laisser les Eglises non reconnues d’Ukraine représenter l’orthodoxie dans le pays et semer la discorde par le « schisme » et l’« hérésie ».

Autre grande question, celle de la diaspora. L’ethnophylétisme a eu des conséquences importantes pour l’organisation de l’orthodoxie dans le monde. Les communautés qui se réclament de l’orthodoxie en Europe occidentale, aux Etats-Unis, en Asie ou en Océanie, dépendent de circonscriptions sous la juridiction des Eglises nationales des pays dont ces communautés sont originaires, c’est-à-dire les Eglises russe, serbe, roumaine, etc. Constantinople a essayé au XXe siècle d’imposer sa juridiction sur ces communautés. Les représentants du patriarcat œcuménique ont tendance à nier d’ailleurs le caractère diasporique de ces communautés dans le cadre d’une ecclésiologie véritablement orthodoxe, débarrassée de son caractère ethnophylétique.

Mais la diaspora demeure néanmoins éclatée entre les différentes Eglises nationales. La concurrence entre Constantinople et Moscou est rude. Les attachements identitaires demeurent vivaces. Le concile panorthodoxe devra par conséquent statuer sur l’ensemble de ces questions et les points de vue sont aujourd’hui très partagés, voire parfois diamétralement opposés, comme le montrent les déclarations du patriarche de Moscou, Cyrille, à l’issue de la synaxe de ce mois de mars concernant les « gens qui se trouvent dans le schisme » et la « reconstitution de l’unité canonique en Ukraine » (voir les déclarations de Cyrille du 11 mars 2014 sur le site orthodoxie.com).

Plus précisément, lors de la présente synaxe, des questions relatives aux modalités de décision du concile panorthodoxe ont été prises. Les décisions du concile devront se prendre par consensus (de commun accord). Il n’y aura pas de vote. Chaque Eglise locale disposera d’une seule voix et devra présenter une seule position et, par conséquent, n’afficher aucune opinion divergente à l’intérieur de son épiscopat.

Les enjeux dépassent largement les questions ecclésiastiques, canoniques et ecclésiologiques. La situation politique et géopolitique en Europe centrale implique des rapports de forces tendus au sein de la communion orthodoxe, entre les deux grands pôles de l’orthodoxie, Constantinople et Moscou, mais aussi parmi les autres Eglises de Serbie, de Roumanie, de Bulgarie, de Grèce, etc. Il est dès lors peu probable que de grandes décisions puissent être prises, notamment à propos des autocéphalies non reconnues comme en Macédoine, au Monténégro et en Ukraine.

Le « saint et grand concile » aura le mérite de poser un certain nombre de problèmes cruciaux pour la communion orthodoxe, surtout la question essentielle des Eglises « nationales ». Le patriarcat œcuménique de Constantinople a été visionnaire en 1872 lorsqu’il dénonça les dangers de l’introduction du principe de nationalité dans l’Eglise. Celui-ci était tout à fait étranger à l’orthodoxie au début du XIXe siècle encore. Avec l’émancipation des peuples balkaniques à l’égard de l’Empire ottoman, le critère « national » est devenu la règle à l’intérieur du monde orthodoxe, malgré les avertissements et la condamnation de Constantinople.

En 2016, la tâche des autorités orthodoxes sera complexe. Les enjeux sont cependant primordiaux pour la stabilité confessionnelle, mais aussi politique, en Europe orientale et dans les Balkans, et pour l’avenir de l’orthodoxie dans le monde contemporain.

Olivier Gillet (ULB).

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