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La Bible contre l’histoire. Les origines protestantes et européennes du fondamentalisme religieux

12 Décembre 2025

La Bible est-elle un livre comme les autres ? Difficile de répondre par l’affirmative, tant l’interprétation de ce livre est surveillée, discutée, par celles et ceux qui la considèrent comme leur fondement indiscutable, y compris aujourd’hui. Le pari de cette enquête est de mieux comprendre les enjeux contemporains autour de la Bible et de sa lecture en faisant l’histoire d’une étape cruciale : le moment où les chercheurs se sont mis à voir ce livre comme un objet d’histoire. Nous examinerons pour ce faire une étape incontournable du processus : la quête du Jésus historique, en considérant les résistances qu’elles soulèvent. Mon pari est de dire que si nous observons comment une société sort d’un régime de chrétienté dont la Bible était le fondement, nous comprendrons mieux ce qu’implique la nostalgie de ceux qui veulent y retourner. 

La mise en question de la Bible comme parole révélée de Dieu, à la virgule près, date déjà des Lumières, mais le premier XIXe siècle va considérablement accélérer le processus avec un théologien et historien allemand, David Friedrich Strauss (1808-1874). Il publie en 1835 une Vie de Jésus qui tient compte des méthodes historiques moderne, qu’il contribue ce faisant à développer. Strauss met en question deux présupposés essentiels à la lecture chrétienne de la Bible : d’abord que celle-ci contient de l’histoire et ensuite que cette histoire est surnaturelle, c’est-à-dire qu’elle est le fruit d’une intervention de Dieu dans le monde, par des miracles notamment.

Pour Strauss, ces derniers ne peuvent plus convaincre la raison scientifique. Il se peut bien, écrit-il dans la foulée, que le Nouveau Testament ne contienne pas grand-chose d’historique. Il reste certain pour lui que Jésus a grandi à Nazareth, qu’il s’est fait baptiser par Jean-Baptiste, qu’il a rassemblé des disciples et qu’il a parcouru la terre juive en enseignant. Finalement, Jésus a été pourchassé et est mort sur la croix. Le reste est « réflexions pieuses » et « fantaisies ».

Cette attaque se comprend mieux si l’on saisit l’intention de l’auteur, qui n’est pas seulement de démêler le vrai du faux, mais d’introduire une troisième perspective : le mythe, qu’il considère comme central en histoire des religions. Ce travail fait scandale. Pour ses détracteurs, le transfert d’une interprétation surnaturelle à une interprétation mythique n’est considéré que comme une atteinte à l’orthodoxie dogmatique et à la foi. Une atteinte suffisamment grave pour soulever une révolution conservatrice.

Il faut savoir en effet qu’en 1839, le Conseil de l’Éducation de Zürich, politiquement libéral (c’est-à-dire progressiste pour la Suisse du XIXe siècle), nomme Strauss à la chaire de dogmatique et d’histoire de l’Église de l’Université de Zürich. Ce choix suscite de vives oppositions dans le camp conservateur et une pétition est lancée qui rencontre un large soutien, notamment dans les paroisses. Face à la pression, le gouvernement recule et met Strauss à la retraite. Mais cela ne suffit pas à calmer l’agitation créée par cette affaire. Elle sert de prétexte à un putsch. Quinze personnes meurent dans les affrontements et le gouvernement démissionne. Les conservateurs gagnent les élections suivantes et gardent le pouvoir jusque en 1845. L’« affaire Strauss », comme on l’appelle, est représentée par des caricatures opposées, où l’on voit l’historien et théologien respectivement aux portes de l’enfer ou tenant la lumière du savoir face à un clergé obscurantiste.

Les protestants les plus conservateurs sur le plan théologique vont se mettre instantanément au travail pour contrer les propositions de Strauss et les dégâts qu’elles font à l’autorité biblique conçue comme révélée. Dans cette bataille, un pasteur va fournir une arme d’importance : le concept de théopneustie, ou inspiration divine des Écritures. Il s’agit de Louis Gaussen (1790-1863), un théologien et pasteur genevois. Il publie en 1840 un ouvrage intitulé Théopneustie, ou Pleine inspiration des Saintes Écritures. Il y explique que l’écriture est dictée par le souffle divin, par l’Esprit Saint, et qu’il n’y a aucune erreur en son sein. Cette doctrine de l’inerrance des Écritures n’est en rien nouvelle, c’est celle de la tradition, mais le contexte, lui, a changé et Gaussen adapte son discours au besoin de la modernité. Il dit explicitement que toutes les sciences naturelles doivent être jaugées à l’aune de la Bible, car Dieu n’a pu commettre aucune erreur. À ce moment-là, Darwin en est encore au balbutiement de sa théorie sur l’origine des espèces (1859), mais on voit déjà les implications de cette position.

Ces réactions protestantes n’arrêtent toutefois en rien les recherches, tant au sein de la théologie (libérale et critique) que parmi les historiens laïcs. En France, Émile Littré, un savant ouvertement agnostique, traduit le livre de Strauss en français en 1839 (tome 1) et 1853 (tome 2). En 1853, il ajoute une préface dans sa réédition de la première partie, où il affirme que s’« il n’y a pas d’histoire sans religion, il n’y a pas non plus de religion qui ne soit assujettie à toutes les lois générales de l’histoire ». Les explications surnaturelles ne sont donc pas une option pour ce défenseur de la « doctrine positive », selon ses propres termes.

Pour expliquer les tenants et aboutissants du problème à ses lecteurs, il fait de la transformation du statut du miracle en modernité la clé de la transformation du monde. C’est très simple, écrit-il « l’intelligence antique y croit ; l’intelligence moderne n’y croit pas ». Il dira simplement que c’est le fruit de la recherche par expérimentation : aucun mort se relevant n’a pu être observé dans les amphithéâtres d’anatomie ; aucun astre n’a été vu s’arrêtant dans le ciel. « Quelque recherche qu’on ait faite, jamais un miracle ne s’est produit là où il pouvait être observé et constaté », écrit-il. Cela dit, il reste important pour Émile Littré de comprendre les anciens dans leur contexte, de chercher le sens de leur théologie en y voyant « une réalité d’ordre mental et psychologique », fondatrice de notre humanité et de la « civilisation ». Littré prône donc une histoire des religions laïque, indépendante des clergés.

L’écrivain, philologue et historien français Ernest Renan va reprendre à la fois cette posture et les résultats de la critique historique de la Bible et les faire connaître au grand public. Jésus, « homme incomparable », écrit-il, n’est un Dieu qu’aux yeux de ceux qui y croient. Si ses idées lui valent d’être suspendu de sa chaire au Collège de France quelques jours après sa leçon inaugurale en 1862, elles lui garantissent aussi un immense succès commercial et intellectuel avec la publication de sa Vie de Jésus un an plus tard. En vendant des dizaines de milliers d’exemplaires de son livre, dans de nombreuses langues, il contribue à démocratiser les idées historiques sur le christianisme et sur la Bible, changeant du même coup à la fois les croyances en Jésus et le statut de la Bible, comme l’a montré l’étude de Nathalie Richard (La « Vie de Jésus » de Renan : la fabrique d’un best-seller, 2015). Entre autres choses, cela débouchera, quelque vingt ans plus tard, sur l’ouverture d’une chaire d’histoire des religions au Collège de France. On trouve le même mouvement de laïcisation de la recherche sur la religion en Suisse, en Belgique et au Pays-Bas, notamment.

Cette Bible, qui était un fondement commun dans les territoires de protestantisme du XVIe au XIXe siècle, se trouve irrémédiablement déclassée par le regard neuf qui est posé sur elle. Elle ne peut plus être comprise ni comme racontant l’histoire du monde et du Salut, ni comme pleinement sacrée, guide moral, politique et spirituel à prendre au pied de la lettre. Cette transformation, qui ne la rend pas moins intéressante pour ses lecteurs historiens ou théologiens libéraux, déclenche une vague de réactions dans les milieux chrétiens conservateurs, tant catholiques que protestants. Parmi ces derniers, certains adoptent une posture de résistance, pour conserver au texte sa valeur à la fois surnaturelle et normative. En Europe et aux États-Unis, différents groupes évangéliques s’organisent, tout au long du XXe siècle, pour réaffirmer publiquement, à travers des déclarations notamment, l’autorité indiscutable de la Bible.

On comprend désormais pourquoi ils doivent aussi nier, au moins en partie, les méthodes scientifiques et la démarche historique afin de revendiquer le caractère absolu de leurs fondements bibliques et la nécessité de les imposer à toute la société. À l’inverse, on voit en quoi l’histoire, comme discipline scientifique, a contribué pour une bonne part à faire exploser le monopole chrétien en Occident, ouvrant la voie à une pensée du religieux non exclusiviste. Le recours à l’histoire reste ainsi central, jusqu’à aujourd’hui, pour inscrire le religieux dans une société pluraliste et démocratique.

Sarah Scholl (Université de Genève)

Cette recherche fait partie d’un projet interdisciplinaire sur le fondamentalisme (https://fonfon.hypotheses.org/)

Illustration : caricature anonyme de l'affaire Strauss, 1839 (Musée national suisse, Zürich)