Reconnaissance du Bouddhisme : une mise en demeure du gouvernement fédéral

Le 15 juillet 2026, l’Union bouddhiste (UBB) a mis en demeure le gouvernement fédéral : sans réponse à sa demande de reconnaissance juridique d’ici au 30 septembre, l’UBB entamera une procédure judicaire à son encontre. Pourquoi donc, près de vingt ans après l’introduction de sa demande initiale auprès des pouvoirs publics, le bouddhisme n’est-il toujours pas admis parmi les bénéficiaires du financement public des cultes en Belgique ?
L’Union bouddhique belge (devenue Union bouddhiste de Belgique en 2021) est une association sans but lucratif créée en 1997 par neuf associations bouddhiques, dans la foulée de la Commission parlementaire d’enquête consacrée aux organisations sectaires – dont le rapport comportait en annexe une liste des organisations mentionnées durant les auditions. Bien qu’elle ne soit en rien une « liste des sectes » comme elle sera abusivement surnommée, la liste annexée au rapport parlementaire porta préjudice à différents groupes religieux, dont des associations bouddhiques, qui se mirent en quête d’une forme de légitimité. Aussi les statuts de l’UBB précisent-ils d’emblée qu’elle veut être une institution représentative des bouddhistes et un interlocuteur officiel auprès des pouvoirs publics, et qu’elle a parmi ses objectifs de « faire reconnaître officiellement le bouddhisme en Belgique selon la loi du 14 mars 1870 sur le temporel des cultes ».
À la même époque, par la loi spéciale de réforme institutionnelle du 13 juillet 2001, la loi communale est devenue de compétence régionale, emportant avec elle l’organisation et le financement des fabriques d’église et établissements assimilés. Dorénavant, le financement public des cultes découlant du premier paragraphe de l’article 181 de la Constitution, est devenu un système à deux étages : la reconnaissance des cultes et de leur organe représentatif, ainsi que le paiement des traitements des ministres des cultes demeure une compétence fédérale, alors que la reconnaissance et le financement des implantations locales (telles les « paroisses ») est désormais de compétence régionale. En revanche, n’ayant jamais été organisé par la loi communale (ou par la loi provinciale), le financement des organisations philosophiques non confessionnelles est demeuré intégralement du ressort de l’autorité fédérale, simplifiant considérablement sa mise en œuvre.
L’UBB a donc opté pour une demande de reconnaissance en tant que « philosophie ». Elle a reçu un accueil favorable, en ce sens que dès 2008 une subvention modeste lui a été octroyée « en vue de la structuration du bouddhisme en Belgique ». Toutefois le dossier de reconnaissance proprement dit n’avança guère. Un premier avant-projet de loi reconnaissant le bouddhisme sera élaboré sous le gouvernement de Charles Michel puis abandonné après la chute de ce dernier en décembre 2018 ; c’est une proposition de loi qui sera déposée à la Chambre peu avant la fin de la législature par les députés Els Van Hoof (CD&V) et Francis Delpérée (CDH) ; elle ne sera pas examinée.
Le 22 janvier 2024, le projet de loi en vue de reconnaître le bouddhisme en tant qu’organisation philosophique non confessionnelle est déposé à la Chambre. Il prévoit la mise sur pied d’un établissement de droit public, le secrétariat fédéral, qui assiste l’UBB dans l’exécution de ses missions, et en détaille l’organisation. Les communautés bouddhistes locales, dont le projet ne fixe pas le nombre, seraient reconnues par arrêté royal, après avis de la Province concernée (ou de la Région de Bruxelles-Capitale). Chacune d’entre elles serait dotée d’un établissement public de gestion, subventionné par la Province, mais seulement à concurrence de 30 % de ses dépenses. Les traitements et charges sociales patronales seraient à charge du SPF Justice. En outre, par établissement, un délégué pourrait bénéficier d’une indemnité de logement à charge de la Province.
Les auditions organisées par la Commission de la Justice le 12 mars 2024 révèlent également des points de vue contrastés et tranchés sur la question. Sont entendus, outre Carlo Luyckx (président) et Véronique Pochet, les représentants de l’UBB, quatre experts académiques (Pierre Verjans, ULiège, Jean Leclercq (UCL), Evelyne Maes (KULeuven) et Marc Nihoul (UNamur)) ainsi que Benoît Van der Meerschen, le secrétaire général du Centre d’Action laïque (CAL). L’examen du projet par la Commission de la Justice de la Chambre va s’enrayer et aucun vote n’interviendra avant la fin de la législature.
L’accord de gouvernement De Wever indique qu’il va créer « un cadre juridique uniforme pour la reconnaissance des cultes, en concertation avec les entités fédérées et les services de sécurité concernés », afin de répondre à l’arrêt de la Cour européenne des Droits de l’Homme. De la reconnaissance du bouddhisme il n’est plus question ; celle-ci ne figure pas plus dans la déclaration de politique générale de la ministre de la Justice Annelies Verlinden (CD&V) présentée à la Chambre le 22 avril 2025. Après avoir, semble-t-il, tenté de faire changer d’avis le cabinet Verlinden, l’UBB a donc décidé ce 15 juillet 2026 d’adresser un ultimatum au gouvernement et de le rendre public.
La démarche de l’UBB n’est pas surprenante. Attendant depuis près de vingt ans une reconnaissance plusieurs fois promise, elle peut légitimement se considérer victime d’une discrimination. Il n’y a aucune raison pour laquelle le bouddhisme ne pourrait pas être reconnu et financé au même titre que les religions catholique, protestante, anglicane, juive, musulmane islamique et orthodoxe, ainsi que la laïcité dite organisée. A-t-elle des chances d’aboutir au résultat espéré ? Il est permis d’en douter, en tout cas à court terme. Répondant à une question en commission de la Justice de la Chambre le 16 septembre, la ministre Annelies Verlinden a indiqué qu’un avant-projet de loi sur le cadre de reconnaissance des organisations convictionnelles allait être soumis aux instances publiques concernées cet automne.
À plus long terme, tout dépend donc de la capacité du gouvernement à faire adopter par la Chambre ce nouveau cadre législatif pour la reconnaissance des organisations convictionnelles, cultes et philosophies, qui devra être cohérent et rencontrer les impératifs de transparence et de non-discrimination. La tâche s’annonce ardue, et se heurtera en tout état de cause aux écueils que constituent, d’une part, l’existence d’un cadre juridique différent pour les cultes et les philosophies, et dont la correction exigerait le vote d’une loi spéciale de réformes institutionnelles (adoptée à la majorité des deux tiers), et, d’autre part, l’articulation avec l’article 24 de la Constitution qui prescrit l’organisation des cours philosophiques, et dont la modification exigerait qu’il soit ouvert à révision et fasse, lui aussi, l’objet d’un vote à la majorité des deux tiers. Le bouddhisme est ainsi victime à la fois de son insistance à être reconnu comme philosophie et non comme culte, de la complexité de la répartition des compétences dans la Belgique fédérale, et du caractère obsolète du régime belge de financement des organisations convictionnelles, constaté par l’arrêt de la Cour de Strasbourg.
Caroline Sägesser (CRISP-ULB)
