Hervé Hasquin (1942-2026)

L’homme au parcours exceptionnel qui vient de décéder, l’homme sans lequel notre Centre de recherches n’existerait tout simplement pas, a un moment hésité entre la médecine et l’histoire en entamant ses études universitaires. Il choisira finalement l’histoire, un bon tremplin, pensait-il, vers la carrière de diplomate dont il rêvait alors.
Hervé Hasquin s’imposera très jeune comme l’un des meilleurs spécialistes européens de la pensée démographique et de la pensée libérale au siècle des Lumières. Il crée en 1973 avec l’un de ses maîtres, Roland Mortier, le Groupe d’étude du XVIIIe siècle de l’Université de Bruxelles, puis la série annuelle Études sur le XVIIIe siècle, et ce avant d’être la cheville ouvrière du Congrès international des Lumières qui rassemblera les dix-huitièmistes du monde entier, à Bruxelles, en 1983.
Son entrée dans la franc-maçonnerie, au début des années 1970, va élargir et diversifier le champ de sa curiosité dix-huitièmiste et l’ouvrir notamment à la question de la religion. C’est également à la faveur des débats éthiques et en particulier de celui de l’avortement qu’Hervé Hasquin, jeune professeur à l’Université libre de Bruxelles depuis 1970, se précipite avec passion dans l’engagement laïque, comme intellectuel et comme homme d’action.
Le moment clé de l’engagement d’Hervé Hasquin est identifiable : c’est une conférence qu’il donne le 7 mars 1974, dans la foulée de l’affaire Peers, à l’Institut d’études du christianisme de l’Université libre de Bruxelles sur le thème L'Église, la contraception et l'avortement. Pour beaucoup de libres-penseurs, l’arrestation et l’emprisonnement en 1973 du gynécologue namurois Willy Peers, soupçonné d’avoir pratiqué plusieurs centaines d’interruptions volontaires de grossesse au mépris de la loi, a constitué en effet un tournant majeur de leur engagement. Cette conférence fut par la suite publiée sous le titre « Les milieux catholiques belges, la contraception et l'avortement, principalement depuis Humanae Vitae » dans la revue de l’Institut, les Problèmes d'Histoire du Christianisme, scellant pour Hervé Hasquin le début d’une longue série de travaux consacrés à la laïcité et à la pensée libre.
À chaque fois, l’analyse politique de l’historien, observateur des mouvements longs de l’histoire de la Belgique, pointait l’évolution du « pilier catholique » en matière de morale commune et sa capacité de changement, dans une société qui connaissait une sécularisation très rapide. Ces questions touchaient à la place des convictions dans l’espace public, aux relations entre les Églises et l’État et à l’expression active des conceptions philosophiques non confessionnelles. Si les débats ne manquaient pas d’agiter le pays, l’historiographie de la Belgique contemporaine n’avait pas encore suscité de synthèse sur la question. Il n’existait en effet pas d’histoire de la laïcité belge. En 1979, Hervé Hasquin se vit confier par La Renaissance du Livre la direction de l’Histoire de la laïcité principalement en Belgique et en France – qui connaîtra trois éditions et près de quinze mille exemplaires vendus. Il fit là œuvre de pionnier : même en France, un tel ouvrage n’existait pas. Ce fut aussi l’un des points d’orgue de son itinéraire d’« entrepreneur d’histoire », prenant successivement la direction scientifique d’une série d’ouvrages collectifs qui allaient devenir de véritables références.
Hervé Hasquin décrit en un long chapitre de son Histoire de la laïcité la lente sécularisation de l’État et de la société, depuis les premiers signes de la tolérance religieuse au XVIe siècle, la laïcisation progressive du droit, la politique d’assistance et surtout l’enseignement. Il y signe un autre chapitre où il évoque la disparition des clivages confessionnels dans les partis politiques belges au lendemain du Pacte scolaire, avec la montée en puissance des clivages économiques et sociaux puis communautaires, la crise du catholicisme politique, la déconfessionnalisation de la vie publique et l’ouverture des libéraux aux chrétiens. Ce sera l’occasion de pointer les spécificités du cas belge, et le fait qu’en aucune manière l’évolution de la laïcité belge, ni même la laïcisation de ses institutions ne pouvait se comparer à la situation française, laquelle relevait de caractéristiques propres.
Nourri de son activisme laïque militant et de son appréhension à la fois historique et sociologique de la laïcité tant philosophique que politique, Hervé Hasquin sera aussi à partir de 1980 et jusqu’en 2004 secrétaire général de La Pensée et les Hommes, l’association chargée de la présentation d'émissions de philosophie et de morale laïques à la radio et à la télévision. Élu président de la Faculté de philosophie et lettres de l’ULB – il avait alors trente-six ans –, il fit en 1979 voter une réforme du programme des cours afin de créer trois nouveaux enseignements : un cours relatif à l’Histoire de la laïcisation de la société, un autre à l’Histoire de la libre pensée et un troisième au thème Philosophie non chrétienne et christianisme jusqu’à la fin du moyen âge.
Il faut pour le comprendre revenir à la mise sur pied de l’Institut d’histoire du christianisme de l’ULB, en 1965. Au début des années soixante, en effet, la proposition avait été faite aux autorités académiques d’étudier le christianisme, élément essentiel de la culture de nos sociétés. Il s’agissait surtout d’affirmer la présence de l’Université dans un domaine où sa position propre, à savoir le libre examen comme méthode, lui permettait de faire œuvre originale. Cette initiative s’inscrivait dans la continuité : depuis les enseignements d’Eugène Goblet d’Alviella, premier titulaire de la chaire d’Histoire des Religions à l’ULB, en 1884, l’Université, avait officiellement inscrit à son programme des matières qu’elle abordait au travers d’autres enseignements depuis sa création.
Elle avait ainsi été l’une des premières sur le continent, après Amsterdam mais avant la Sorbonne, à mettre l’histoire des religions dans son cursus. L’initiative de 1965 fut pourtant considérée comme scandaleuse par d’aucuns : à leurs yeux, en effet, on ne pouvait s’intéresser impunément au christianisme sans être catholique et l’audace d’étudier la religion sous l’angle scientifique ne pouvait être perçue que comme un discrédit de la religion. Pour d’autres, l’Université du libre examen n’avait pas à se préoccuper de ces questions.
Hervé Hasquin pensait tout le contraire, et devint en 1979 vice-président de l’Institut d’histoire du christianisme et de la pensée laïque, alors présidé par Jean Hadot. Il fera modifier l’intitulé de l’Institut, ce qui lui valut une rupture avec le même Jean Hadot. L’élargissement des préoccupations de l’Institut témoignait de l’intérêt qu’il y avait à peser en parallèle l’évolution du christianisme et des systèmes de pensée qui avaient élaboré, en son sein et en dehors, une réflexion critique à son endroit. Vice-président de l’Institut, Hervé Hasquin s’attacha plus encore que par le passé à faire figurer les questions relatives à la religion et à la laïcité ou aux relations Églises/États dans ses travaux. Mais c’est surtout le volume intitulé Églises et Sociétés d'aujourd'hui qui retient l’attention. Cet ouvrage reprend en effet six discours prononcés en tant que recteur de l’ULB entre 1982 et 1985, qui montrent que le problème religieux était désormais devenu central dans ses préoccupations en même temps qu’il revenait au cœur du politique.
Dans un discours prononcé lors de la séance académique du 150e anniversaire du Grand Orient de Belgique, le 12 mars 1983, Hervé Hasquin signait la manifestation publique de son appartenance à l’Ordre et prenait, fait marquant, la parole à la tribune du Grand Orient alors qu’il était recteur en fonction de l’ULB. Il s’y présentait comme un agnostique, ce qu’il pensait être une position logique, intellectuellement défendable pour un libre-exaministe. Rappelons que l’homme, né, cela ne s’invente pas, dans une maternité tenue par des sœurs rue de la Science à Charleroi, un 31 décembre, a eu une éducation religieuse, voulue par sa mère, professeur de religion catholique et femme croyante s’il en est. Une mère qui fut aussi tout à la fois anticléricale, ce qu’elle conjuguait fort bien avec sa propension à la spiritualité : celui qui fréquenta le catéchisme, le patronage et la messe jusqu’à l’âge de treize ans fut marqué à jamais par ces deux figures contrastées de l’héritage maternel.
Hervé Hasquin devint président de l'Institut d'étude des religions et de la laïcité en 1987. Il venait de l’installer dans ses magnifiques bâtiments du 17 avenue Franklin Roosevelt, offrant une vitrine extraordinaire à un centre de recherche et d’enseignement dont la vitalité allait croissant. L’appellation d’Institut d'étude des religions et de la laïcité, qui date de 1984, témoignait quant à elle de l’ouverture à l’étude des autres religions, à l’initiative de Hervé Hasquin et de Robert Joly, lequel le précéda à la tête de l’Institut entre 1983-1987.
Sur ces questions qui le préoccupaient désormais au premier chef et qui l’amenèrent à nouer nombre de contacts internationaux alors qu’il présidait le conseil d’administration de l’Université, Hervé Hasquin publiera de très nombreux travaux, relatifs aux fondements de l'esprit laïque dans l'Europe contemporaine, à la genèse du concept de séparation de l'Église et de l'État, au financement des cultes, au nouveau pluralisme religieux… Directeur d’études invité à l’École Pratique des Hautes Études de Paris, il co-organisa dans la foulée des rencontres scientifiques avec le Groupe de sociologie des religions et de la laïcité, entretenant des liens particuliers avec ce laboratoire du CNRS et son alter ego parisien Jean Baubérot, auquel le liait une complicité particulière.
Outre les rapports entre les Églises et les États et le substrat philosophique de la libre-pensée, Hervé Hasquin a aussi consacré une partie de ses recherches à l’histoire de la franc-maçonnerie. Il fut ainsi l’orateur de la dixième Chaire Théodore Verhaegen de l’Institut d'étude des religions et de la laïcité, en décembre 1994, dix ans après qu’il avait contribué à mettre cette Chaire sur pied.
Ces questions ne sont pas étrangères non plus à son engagement politique : il fut notamment de ceux qui préconisèrent l’introduction de cours de philosophie et d’étude comparée des religions à l’école, un projet né à la fois du souci de dépasser les clivages philosophiques et confessionnels et du constat des carences en matière de culture religieuse. Les responsabilités politiques d’Hervé Hasquin l’ont alors conduit à exercer les fonctions de ministre-président du gouvernement de la Communauté française de Belgique. C’est à ce titre qu’il commandita à un panel d’experts de l’ULB une brochure intitulée Guide pratique des religions et des convictions (2004) qui sera diffusée à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires dans les réseaux d’enseignement francophone de Belgique.
L’historien ne pouvait que marquer sa carrière, à l’âge de l’éméritat et à la veille de devenir secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique, par la biographie d’un homme qui synthétisait, par son action, ses diverses préoccupations : elle sera consacrée à l’empereur Joseph II – Joseph II, catholique anticlérical et réformateur impatient (2007). Cet ouvrage à l’écriture limpide, sans fioritures, sans effets de style, condense tant par le contenu que par la forme les qualités maîtresses d’Hervé Hasquin. Car ce texte facile d’accès, malgré son érudition, où se retrouve son talent de pédagogue, témoigne comme la plupart des autres travaux de ce chercheur prolifique des vertus de l’enseignant soucieux d’être compris de son auditoire, soucieux aussi d’écrire une histoire qui puisse être lue du plus grand nombre.
Le décès d’Hervé Hasquin signe la disparition d’un homme à la personnalité très forte, qui a durablement marqué l’Institut qu’il a contribué à créer et est devenu en 2003, lorsqu’il a passé la main à ses successeurs, le Centre interdisciplinaire d’étude des religions et de la laïcité. Nous lui en sommes particulièrement reconnaissants, perdant un inspirateur, un homme loyal, un humaniste engagé, un esprit libre et authentiquement libéral.
Jean-Philippe Schreiber (Université libre de Bruxelles).
