Religions et laïcités en France et en Belgique, 1990-2020 est un ouvrage dirigé par Philippe Portier et Jean-Philippe Schreiber, paru récemment aux Éditions de l’Université de Bruxelles. Cet ouvrage collectif, issu d’un colloque organisé à Paris en avril 2022 par le Groupe Sociétés Religions Laïcités (GSRL, EPHE/CNRS) dont je suis membre, propose un bilan comparatif des transformations des rapports entre religions, États et sociétés en France et en Belgique entre 1990 et 2020. Il s’inscrit dans la continuité d’un précédent volume publié plus de trente ans auparavant aux mêmes Éditions de l’Université de Bruxelles, et entend actualiser l’analyse à la lumière des mutations politiques, juridiques, sociales et religieuses intervenues depuis les années 1990.
Il met en évidence à la fois des convergences entre les deux pays et de fortes singularités nationales. Il réunit des spécialistes français et belges autour d’une même interrogation : comment les modèles de laïcité et de régulation du religieux ont-ils évolué dans deux pays proches géographiquement, mais marqués par des traditions institutionnelles et historiques différentes ? De fait, il se penche sur la question de la recomposition, durant la période concernée, de leurs régimes de laïcité, de pluralisme religieux et de gouvernance des convictions.
L’intérêt principal de l’ouvrage est de ne pas réduire la laïcité à un principe abstrait, au contraire. Au travers d’analyses précises, ce livre étudie ces laïcités comme un ensemble de pratiques institutionnelles, de décisions juridiques, de débats publics, de politiques scolaires, de transformations religieuses et de conflits sociaux. Le sommaire montre ainsi que les contributions abordent aussi bien la politique religieuse d’Emmanuel Macron, les décisions de justice relatives aux religions, l’évolution des mondes catholique, juif, protestant et musulman, que les questions de genre, de bioéthique, d’enseignement et de laïcité scolaire.
L’ouvrage s’ouvre sur une introduction de Jean-Philippe Schreiber intitulée « De la laïcité formelle à la laïcité substantielle », qui pose le cadre théorique général du volume, et propose une réflexion sur le passage d’une laïcité pensée comme neutralité institutionnelle à une laïcité plus engagée dans la définition des valeurs communes ou des normes collectives. Une première série de contributions s’intéresse aux dimensions politiques et juridiques. Philippe Portier analyse la politique religieuse d’Emmanuel Macron, tandis que Caroline Sägesser étudie les tensions récentes entre politique et religion en Belgique. Patrice Rolland et Stéphanie Wattier examinent de leur côté les décisions de justice relatives aux religions et aux convictions respectivement en France et en Belgique sur la période 1990-2020.
Une deuxième série de chapitres porte sur les évolutions internes des groupes religieux et convictionnels. L’ouvrage aborde notamment le catholicisme belge depuis 1990, le judaïsme français, le protestantisme en France, l’islam en Belgique, ainsi que les aumônières musulmanes en milieu carcéral. Il consacre également des chapitres aux évolutions du monde laïque belge et du monde laïque français. Enfin, plusieurs contributions élargissent la réflexion à des terrains spécifiques : genre et religions en Belgique, bioéthique et religions en France, enseignement de la religion et de la laïcité scolaire en Belgique francophone, comparaison de la laïcité entre la France et la Belgique, recomposition du religieux entre le centre et les marges en France. La postface de Jean Baubérot-Vincent interroge la laïcité comme exception française ou comme principe international, en revenant sur les origines d’une coopération franco-belge.
L’un des apports majeurs de l’ouvrage est de montrer que la laïcité n’est pas un modèle unique et figé. En France, elle est souvent associée à l’héritage républicain, à la séparation des Églises et de l’État et à une forte centralité du droit public. En Belgique, la situation apparaît plus marquée par l’histoire du pluralisme institutionnalisé, des clivages philosophiques, de la reconnaissance des cultes et de la coexistence de différents piliers convictionnels. Le projet comparatif du livre consiste précisément à éclairer ces deux traditions sans les confondre. Il insiste aussi sur l’évolution des enjeux entre 1990 et 2020.
Durant cette période, les débats ne portent plus seulement sur la place historique de l’Église catholique ou sur la séparation institutionnelle entre religion et État. Ils concernent de plus en plus l’islam, les signes religieux, l’école, la prison, la bioéthique, le genre, les minorités religieuses, les droits individuels et la visibilité des convictions dans l’espace public. Le sommaire témoigne de cette diversification des objets d’étude, à travers des chapitres consacrés aussi bien à l’islam en Belgique qu’à la bioéthique en France ou à l’enseignement en Belgique francophone.
Le livre montre par ailleurs que les régimes de laïcité, en Belgique comme en France, sont traversés par des tensions. La laïcité peut être pensée comme protection de la liberté de conscience, mais aussi comme instrument de limitation de certaines expressions religieuses. Elle peut favoriser le pluralisme, mais aussi produire des controverses lorsqu’elle est mobilisée dans les débats sur l’identité nationale, la neutralité de l’État ou les valeurs communes. L’intitulé de l’introduction, « De la laïcité formelle à la laïcité substantielle », invite justement à réfléchir à ces évolutions.
Enfin, l’intérêt principal de cet ouvrage réside dans son approche comparative franco-belge. La comparaison permet d’éviter une vision trop nationale de la laïcité. Elle montre que des pays voisins, confrontés à des défis proches, peuvent élaborer des réponses différentes selon leur histoire politique, leur droit, leurs traditions scolaires, leurs rapports aux cultes et leurs cultures du compromis. Il réside également dans sa dimension pluridisciplinaire. Les contributions croisent l’histoire, la sociologie, le droit, la science politique et les sciences des religions. Cette diversité permet de comprendre que la laïcité ne se limite pas à un principe juridique, mais concerne aussi les pratiques sociales, les institutions, les minorités, les débats publics et les transformations internes des groupes religieux ou convictionnels.
Religions et laïcités en France et en Belgique, 1990-2020 apparaît donc comme un ouvrage de référence pour comprendre les recompositions contemporaines du religieux et de la laïcité dans deux espaces nationaux proches mais distincts. En couvrant trente années de débats, de jurisprudences, de transformations religieuses et de politiques publiques, il permet de saisir la complexité des relations entre convictions, institutions et société, tant en France qu’en Belgique. Il montre surtout que la laïcité n’est pas seulement un héritage historique : elle est un principe constamment redéfini par les conflits sociaux, les mutations religieuses, les décisions politiques et les usages du droit. À ce titre, cet ouvrage constitue une contribution précieuse pour penser les défis contemporains du pluralisme démocratique en France et en Belgique.
Stéphane François (Université de Mons/Groupe Sociétés Religions Laïcités-École pratique des Hautes-Études, CNRS)