Thomas Gillet, nouveau président du Centre d’Action laïque

Six ans après la prise de mandat de Véronique De Keyser, le Centre d’Action laïque vient de se doter d’un nouveau président de son conseil administration, en la personne de Thomas Gillet. Ce philosophe de trente-sept ans, diplômé en éthique appliquée et agrégé en philosophie de l’Université libre de Bruxelles donne cours dans l’enseignement supérieur bruxellois, en l’occurrence à la Haute École Bruxelles-Brabant (HE2B). Il y contribue à la formation des futurs enseignants en philosophie et citoyenneté, comme il en forme d’autres à la neutralité qui plus tard présidera à leur conduite pédagogique à l’école.
Thomas Gillet a déjà un long parcours militant, notamment auprès d’un certain nombre d’associations laïques ou proches du mouvement laïque, a enseigné la morale non confessionnelle dans l’enseignement secondaire et est l’auteur de plusieurs ouvrages relatifs à la citoyenneté, aux identités ou à la démocratie. L’engagement laïque, affirme-t-il, a toujours été déterminant dans son parcours civique et militant.
Nouveau président du Centre d’Action laïque en une époque tourmentée où le monde paraît se porter fort mal, Thomas Gillet affirme avec force vouloir lutter contre l’ignorance et les déterminismes, car c’est selon lui par l’enseignement et l’éducation qu’il s’agit de doter les individus des outils intellectuels qui leur permettront d’exercer pleinement leurs droits, tout en situant ces mêmes droits dans le cadre d’un État impartial – garantie de l’égalité entre les citoyens.
« L’éducation sous toutes ses formes, dit-il, est un enjeu essentiel face aux défis de nos sociétés démocratiques et notamment la montée des insécurités (sociales, physiques, financières, identitaires, climatiques, etc.) : terreau fertile des populismes, radicalismes et extrémismes ». Mais, poursuit-il, « l’école ne peut pas tout contre les obscurantismes et les déterminismes sociaux. Mon engagement laïque vient de là. On ne peut pas proclamer des libertés sans garantir les conditions de leur exercice par toutes et tous. Il faut un État impartial et solide qui protège, redistribue, émancipe. Il faut lutter pour une société démocratique et solidaire qui garantit les libertés individuelles de toutes et tous ».
Le jeune âge du nouveau président du Centre d’Action laïque (CAL), tout comme sa pratique d’enseignant, témoignent sans aucun doute de la volonté de la coupole fédérative dont il va présider aux destinées de parler aux plus jeunes générations, alors que le mouvement laïque a pu donner jusqu’ici l’image d’une coalition d’associations mobilisées par des thématiques qui, pour les plus jeunes, peuvent ne plus être à l’ordre du jour de nos débats de société. Choisir un spécialiste de la question de la neutralité est sans doute également une façon de se positionner sur ce sujet brûlant, alors que dans les mois et les années qui viennent la neutralité au sein des services publics sera à l’évidence mise à l’ordre du jour, de plus en plus, par les gouvernements en place au niveau fédéral, communautaire et régional, débattue aussi dans les différentes instances parlementaires du pays.
Proposer que la laïcité constitue un projet d’avenir pour le vivre-ensemble permet également au nouveau président du CAL d’offrir un recours contre les divisions, les polarisations et les balkanisations qui frappent notre société en perte de repères, désarçonnée par les haines et les violences qui s’y donnent à voir, ainsi que par les perversions algorithmiques qui la frappent. À ses yeux, la laïcité se doit d’être une réponse aux défis contemporains, comme principe d’organisation de la société assurant pour tous les citoyens liberté, égalité et solidarité, et ce en agissant au travers de l’assistance morale en prison, à l’hôpital et à l’armée, mais en opérant aussi par le biais de l’éducation permanente pour faire vivre le débat démocratique.
Le nouveau président est au diapason d’un mouvement humaniste et laïque qui a progressivement étendu son registre pour défendre également les droits humains, les droits sociaux, la justice sociale, l’État de droit, les solidarités, l’antiracisme ou la lutte contre les inégalités – offrant aussi des services, outre l’assistance morale laïque, en matière d’aide à la jeunesse et aux justiciables, d’aide à la réussite scolaire, de lutte contre la précarité et l’exclusion sociale voire la recherche d’emploi, comme la question des drogues et des assuétudes ou l’enfermement carcéral, s’engageant même aux côtés des travailleurs et travailleuses en grève, et s’associant à la mobilisation du secteur non marchand ou des revendications féministes.
L’on peut donc attendre que le nouveau président se prononce également sur des questions propres au cœur d’activités du mouvement, notamment le renouvellement de ses cérémonies de parrainage laïque, de fête laïque de la jeunesse, de mariages ou de funérailles laïques. Il aura aussi à clarifier, au sein d’un mouvement traversé par des sensibilités variées, le lexique en usage pour décrire les tensions au sein de la société, entre son engagement progressiste et laïque, son souci du respect de la diversité et le constat du pluralisme d’une société où la laïcité n’a pas toujours bonne presse, notamment parce qu’elle est quelquefois perçue comme véhiculant un narratif d’exclusion plutôt que d’inclusion.
Projeté à la tête d’un mouvement solidement structuré, généreusement financé par les pouvoirs publics, doté d’un organe central professionnel et bien outillé comme d’un tissu militant dynamique, le nouveau président va ainsi pouvoir déployer les trois orientations prioritaires que la Convention laïque de 2026 a récemment énumérées en vue d’agir face aux mutations actuelles de nos sociétés. « Résister », tout d’abord, à la fragilisation démocratique, à la mise en cause de la fonction restauratrice du droit et à la fragmentation profonde du corps social. Revendiquer l’impartialité de l’État, c’est ici, pour le mouvement laïque, travailler à l’égalité, à l’émancipation des citoyens, au pluralisme et à la promotion de l’universalisme contre les replis communautaires, les identitarismes et les extrémismes.
« Proposer », ensuite, afin de muer une laïcité perçue comme défensive en un projet positif de société, construisant un monde commun, répondant aux défis les plus contemporains, protégeant les droits des minorités et les droits des femmes, défendant la neutralité ou le rôle émancipateur de l’école publique, agissant dans les domaines de la justice, de la santé mentale, des questions éthiques ou des mutations technologiques.
« Renforcer », enfin, à savoir consolider et rassembler un mouvement laïque dispersé, en mutualisant ses moyens, en agissant sur le terrain, en ramenant les jeunes dans son giron – chose malaisée peut-être, au cœur des fortes mutations de notre société où chez les plus jeunes il y a paradoxalement à la fois de la désaffection à l’égard des religions traditionnelles et de leurs normes, certes, mais aussi un réinvestissement spirituel que les militants laïques ne peuvent ignorer, faute de perdre sinon la compétition convictionnelle pour capter une jeunesse en quête de sens.
Progressiste, le nouveau président du CAL fait face également à l’inclination politique et idéologique en cours depuis plus d’une décennie, et que le sociologue de la laïcité Jean Baubérot pointait déjà dans un livre qui a fait date (La laïcité falsifiée, 2014) : les réappropriations de la laïcité par la droite, et même l’extrême-droite, la confiscation par celles-ci de son lexique et de sa rhétorique…, et ce au bénéfice d’une vision exclusiviste de la laïcité et d’un combat culturel qui en dénature le propos et l’instrumentalise, alors que les idées réactionnaires fleurissent, que les choix de vie sont reconsidérés et que l’État de droit se voit de plus en plus fragilisé.
Il n’est pas inintéressant de constater que le nouveau président du CAL se trouve à la tête d’un organisme qui, depuis de longues années, s’affiche clairement progressiste et fustige les politiques qui touchent aux droits humains ou à la solidarité – un nouveau président qui dans sa première prise de position publique, investi de sa nouvelle charge, s’en est pris au projet du gouvernement fédéral en matière de visites domiciliaires à l’encontre des citoyens abritant des personnes sans-papiers, ainsi qu’au climat de délation qu’il entend instaurer.
Le mouvement laïque en Belgique francophone manifeste son ambition et entend inscrire celle-ci dans la dynamique impulsée par son rajeunissement des cadres. Son défi sera en effet d’arriver à parler aux plus jeunes, ce qui ne sera pas chose aisée dans un contexte ou la laïcité, dans son combat tant politique que philosophique, n’a pu réellement jusqu’ici imposer son image parmi les jeunes générations. Ce sera sans aucun doute une tâche majeure et une gageure pour son nouveau président.
Jean-Philippe Schreiber (Université libre de Bruxelles)
