La dénonciation du massacre des juifs de Bruxelles en 1370 à la cathédrale Saint-Michel

Le 22 avril 2026 s’est déroulée à la cathédrale Saint-Michel de Bruxelles une cérémonie qui a réuni quelques-unes des plus hautes autorités religieuses du pays – à savoir l’archevêque de Malines-Bruxelles Luc Terlinden, l’évêque auxiliaire de Bruxelles Jean Kockerols ainsi que le grand rabbin Albert Guigui. Elle avait pour objet l’inauguration de nouvelles plaques commémoratives condamnant le massacre de juifs bruxellois en 1370, suite à une accusation calomnieuse de vol d’hosties, lesquelles auraient par la suite miraculeusement saigné – nous dit du moins la tradition catholique.
Cette cérémonie a débuté par une conférence de l’historien jésuite bollandiste Robert Godding, lequel a retracé de manière détaillée l’état actuel de nos connaissances concernant les événements de 1370 et les a contextualisées, en élargissant la question aux autres massacres anti-juifs qui ont eu lieu dans toute l’Europe à cette époque. Une courte communication pastorale a suivi. Le grand rabbin Guigui a ensuite pris la parole pour remercier les représentants de l’Église catholique de cet acte de repentance.
Les autorités religieuses suivies des fidèles se sont ensuite rendues dans la nef où quatre nouvelles plaques, en français, en néerlandais, en anglais et en hébreu, ont été solennellement dévoilées. Le texte est signé par l’archevêque Luc Terlinden. Il condamne sans ambiguïté des faits désormais jugés injustifiables – « issus de la peur et de l’ignorance religieuse » – et précise que « l’antijudaïsme théologique et social est en contradiction directe avec l’Évangile du Christ ».
On peut considérer, même si cela n’a pas été dit ainsi au cours de la cérémonie, que ce texte qui se place explicitement dans la continuité du Concile Vatican II (1962-1965) tourne ainsi officiellement le dos à vingt siècles d’antijudaïsme structurel. Celui-ci, rappelons-le, a trouvé sa source très tôt dans l’histoire du christianisme, puisque l’on en trouve déjà des traces dans l’Évangile de Jean, vraisemblablement rédigé vers l’an 110.
L'antijudaïsme chrétien n’a été condamné qu’au XXe siècle, après les horreurs des camps de la mort et la mise en œuvre d’un premier dialogue judéo-chrétien. Le message passe alors difficilement du Concile vers les évêchés. En effet, ce n’est qu’en 1977 qu’une plaque commémorative est posée dans un coin reculé de la cathédrale, à proximité du portail ouest, une plaque dont le texte composé de quelques mots pour le moins frileux n’indiquait aucune demande de pardon de la part de l’Église catholique, contrairement à la plaque qui vient d’être inaugurée.
Entre le message officiel et la pratique, il y a encore un hiatus que trahissent les propos du chanoine Placide Lefèvre, dans ses études au sujet du culte voué au Saint Sacrement de Miracle qui a découlé des événements de 1370. On peut en effet lire dans les travaux de l’historien et ecclésiastique, après-guerre encore, qu’il est toujours convaincu de la culpabilité des juifs bruxellois en 1370. Le contraste est frappant avec la conférence donnée par le bollandiste Robert Godding lors de la cérémonie du 22 avril 2026, lequel a rappelé deux principes fondamentaux du travail de l’historien : qu’il est des choses qu’on ne sait pas, faute de documentation, et que l’historien doit l’accepter et s’en tenir aux faits. Sa réponse à la question « les juifs furent-ils coupables d’avoir volé ces hosties ? » est : « On ne sait pas ». Il a rappelé également un deuxième principe fondamental : « Unus testis nullus testis » – ces accusations ont reposé en effet sur le témoignage d’une seule personne.
Pourquoi cette cérémonie aujourd’hui ? En effet, cette année n’est pas une année anniversaire particulière comme aurait pu l’être l’année 2020 marquant les 650 ans du massacre. Certes, elle s’inscrit dans une suite d’activités qui se déroulent tout au long de l’année 2026 pour célébrer l’anniversaire des 800 ans de l’édifice qu’est la cathédrale bruxelloise. Mais il est aussi possible que le clergé belge ait été mû dans cette entreprise par deux urgences liées à l’actualité.
La première tombe sous le coup de l’évidence : nous sommes entrés dans une époque de recrudescence des discours de haine. Plusieurs partis d’extrême-droite sont au pouvoir en Europe. Le racisme et l’antisémitisme s’expriment de façon de plus en plus violente et pas uniquement par des discours. Des actes de terrorisme ont été commis en Belgique et ailleurs en Europe, contre des synagogues notamment. Sans doute devenait-il donc urgent et, à ses yeux, indispensable, que le clergé belge tienne un discours sans ambiguïté au sujet des faits commis à l’époque médiévale. Le grand rabbin ne s’y est pas trompé dans son discours à la cathédrale, où il a salué la demande de pardon des autorités catholiques et a pointé l’importance de cette attitude à notre époque de recrudescence de l’antisémitisme.
Au cours de cette cérémonie, il a été question de l’antisémitisme, une problématique tout actuelle. Mais il s’agissait bien de rappeler un forfait lié à l’antijudaïsme médiéval. La presse n’a retenu que le terme antisémite, mais il ne s’agirait pas de confondre les deux notions – même si dans ce cas-ci la condamnation de l’un est en lien direct avec l’autre. En effet, rappelons que le peuple juif a été persécuté depuis deux mille ans pour des raisons religieuses, accusé par le christianisme d’être le peuple déicide. Cette haine s’est transformée au XIXe siècle en racisme dans le sens moderne du terme, lequel prend sa source entre autres dans les écrits de Gobineau sur « l’inégalité des races ». C’est alors que l’on commence à parler d’antisémitisme.
La deuxième raison de l’urgence de cette cérémonie vient probablement aussi d’un phénomène actuel, infiniment plus discret mais qui pourrait néanmoins être délétère pour l’unité de l’Église catholique, déjà mise à mal après Vatican II par le schisme lefebvriste et son refus des décisions du concile. En effet, on aurait pu penser que les fidèles catholiques bruxellois se rangeraient sans exception derrière les conclusions unanimes des historiens actuels et les déclarations morales sans ambiguïté du clergé qui sont, bien entendu, largement antérieures à cette cérémonie. Ce n’est pas le cas. Et ce n’est certainement pas sans arrière-pensée que les « autorités pastorales de l’Église catholique entendent […] décourager toute dévotion qui subsisterait au prétendu Sacrement de miracle » comme il était indiqué sur le site de la cathédrale annonçant cette cérémonie, ce qui a été rappelé au cours de celle-ci.
Cet ouvrage avait alors déjà inquiété la Commission nationale catholique pour les relations avec le monde juif qui l’avait fait savoir par une communication sur les réseaux sociaux. Le livre, que l’on peut trouver sur Internet, retrace l’histoire de la « profanation » et du culte rendu aux hosties dans le plus pur style apologétique des auteurs anciens qui ont écrit à ce sujet du XVIIe au XIXe siècle. Ces fidèles qui n’ont pas manqué de marquer l’anniversaire des 650 ans du « miracle » demeurent fermement convaincus de la culpabilité des juifs comme de la véracité du miracle. Il faut noter que leur vindicte se limite à « quelques juifs, inconscients de la gravité de l’acte qu’ils posaient » et qu’ils admettent les décisions de Vatican II concernant la dénonciation des accusations fausses et des persécutions au cours des siècles contre les juifs –mais maintiennent leur ferme position concernant le miracle de Bruxelles et ne manquent pas de saisir régulièrement les autorités ecclésiastiques à ce sujet, à Bruxelles comme à Rome.
Barbara Frère (Université libre de Bruxelles)
