Pierre-Édouard Stérin : un milliardaire qui investit le champ catholique identitaire
Pierre-Édouard Stérin est un homme d’affaire français qui a fait fortune avec la vente de coffrets cadeaux. Né à Évreux en 1974, il a suivi des études à la Sorbonne ainsi qu'à Lyon, dans l'une des écoles de commerce les plus réputées de France. Après plusieurs tentatives entrepreneuriales, il rencontre le succès en 2003 en cofondant Smartbox, une société spécialisée dans les coffrets-cadeaux.
Dès 2007, il acquiert les parts de ses partenaires, renomme l'entreprise (Smart&Co) et met progressivement en place Smartbox à travers l'Europe, puis en Amérique du Nord. Le succès a ainsi traversé l'Atlantique. C'est désormais une marque mondiale qui s'étend sur des dizaines de pays et génère un chiffre d'affaires très important.
Pierre-Édouard Stérin se retire de la gestion opérationnelle en 2013, tout en conservant son statut d'actionnaire majoritaire. L’entreprise, sous son impulsion, constitue incontestablement une réussite entrepreneuriale d’envergure et marque l’ascension d’un modeste entrepreneur à l’un des patrimoines les plus conséquents de France.
Grâce à sa réussite entrepreneuriale, Pierre-Édouard Stérin réaffecte ses bénéfices à la création d'une nouvelle entreprise : Otium Capital. Cette structure, intégralement soutenue par ses fonds propres, vise à appuyer des start-ups, principalement dans le domaine de la distribution de loisirs ou de la réservation en ligne, un secteur qui connaît à ce moment-là une expansion notable. Par le biais de ce genre d'opérations, Otium Capital a progressivement constitué un portefeuille diversifié d'investissements au fil des années. On estimait que le montant investi s'élevait à plusieurs centaines de millions d'euros en 2018.
Pierre-Édouard Stérin a su se distinguer non seulement comme un entrepreneur accompli, mais également comme un investisseur de premier plan, une fonction parfois décrite comme celle d'un « business angel » influent. Cependant, cet aspect économique n'est plus le seul critère qui définit Pierre-Édouard Stérin aujourd'hui. Il se distingue en effet avant tout par sa détermination à utiliser sa richesse non seulement pour investir dans l’économie, mais aussi pour influencer sur le plan idéologique et culturel. Stérin se définit comme un « libertarien conservateur », fortement lié au catholicisme, une foi qu'il revendique publiquement.
Depuis de nombreuses années, il soutient des initiatives en accord avec ses convictions religieuses : l'enseignement privé (en particulier à travers des écoles confessionnelles), l'appui à des causes correspondant à ses valeurs, et plus globalement la promotion d'une vision de la société « enracinée, chrétienne, identitaire ». En 2021, il établit le Fonds du Bien Commun, un fonds de dotation qu'il destine au soutien à des associations, des initiatives culturelles ou sociales et, plus globalement, à un « renouveau civilisationnel » basé sur les valeurs traditionnelles, conservatrices voire réactionnaires.
Pierre-Édouard Stérin, dans ses discours publics, ne fait pas dans la mesure – il appelle à une « réaffirmation des valeurs chrétiennes » de la société et dénonce ce qu'il considère comme l'érosion des fondements chrétiens et de l'identité en France. Toutefois, cette position n'est pas sans biais : elle s'aligne sur une tendance conservatrice, voire identitaire, qui suscite des préoccupations portant sur l'influence politique, sociale et culturelle qu'un homme d'affaires avec un tel levier financier, autant que culturel, pourrait exercer.
Au cours des dernières années, Pierre-Édouard Stérin, qui s’était auparavant montré plutôt discret, s'est distingué en tant qu'influenceur politique majeur. D'après des études récentes émanant de divers horizons (de la très sérieuse revue jésuite Etudes à Médiapart en passant par Politis ou le quotidien La Croix), il semblerait qu'il soit engagé dans le soutien financier d'organismes liés à l'ultra-conservatisme et à l'extrême-droite.
En 2024, il initie le projet Périclès – pour Patriotes enracinés, résistants, chrétiens, libéraux, européens et souverainistes – dont l’objectif annoncé est de « reconfigurer le paysage culturel et politique » basé sur ses valeurs conservatrices. Ce projet dispose de 150 millions d’euros sur dix ans.
Sous le couvert de Périclès, il soutient des médias, des établissements scolaires privés, des associations, des groupes de réflexion… et promeut la création d'un réseau identitaire-catholique-conservateur. De plus, des liens se tissent avec des partis ou personnalités de l'extrême-droite, ce qui suscite des conjectures concernant ses intentions électorales pour la campagne présidentielle de 2027.
Son action et son influence s'étendent également au domaine des médias : il est un investisseur majeur dans des publications considérées comme conservatrices, ce qui soulève la question d'une réorientation idéologique du paysage médiatique français sous le contrôle de grandes entreprises privées et de leurs ressources conséquentes.
Cependant, cet engagement n'est pas exempt de controverse. Depuis 2024, Pierre-Édouard Stérin est sous le coup d’une enquête préliminaire pour des soupçons de financement illicite de campagnes électorales. Son exil fiscal – Stérin résiderait en Belgique depuis 2012 – accentue davantage l'impression d'un réseau influent à dimension internationale employant des stratégies d'optimisation financière pour influencer la politique et la culture françaises.
Le parcours de Pierre-Édouard Stérin qui passe progressivement de la position d'entrepreneur prospère à celle de « financier engagé dans l'identité » suscite bien des interrogations. D'une part, certains le perçoivent comme un entrepreneur résolu, un capitaliste déterminé, à même de convertir une idée simple en success story mondiale, puis de réinvestir ses capitaux dans l'innovation grâce à ses fonds propres, stimulant ainsi l'économie et la création de richesses.
D’autre part, son engagement politique et idéologique suscite des interrogations majeures concernant la concentration du pouvoir (économique, médiatique, culturel) entre les mains d’individus aux moyens financiers colossaux. Certains mettent en garde contre le danger d’une « influence par le capital » à la française, où l’argent servirait de levier et permettrait de façonner l’opinion par le biais d’achat de médias, contribuant à leur tour à influencer les élections en imposant l’agenda des modèles sociaux et culturels conservateurs.
Les critiques les plus sévères portent sur l'aspect identitaire et religieux de son projet de société : pour des républicains qui valorisent la laïcité, le pluralisme et l'équilibre des pouvoirs, le contrôle possible par un milliardaire catholique conservateur sur les médias et les institutions éducatives est vu comme une menace sérieuse pesant sur la diversité démocratique.
Il convient également de considérer les zones d'ombre qui sont présentes : de son exil pour des raisons fiscales (ce qui constituerait un paradoxe au regard des valeurs qu’il défend), à son réseau d'investissements obscur, ou à son utilisation des bénéfices dégagés pour soutenir l'activisme politique. Bref, autant d'aspects qui rendent le personnage inquiétant, obscur, étrangement anachronique voire menaçant pour d’aucuns.
Mis en cause depuis 2021 dans une enquête menée par le parquet de Marseille et la brigade de la criminalité financière, Pierre-Edouard Stérin est cité pour des prêts personnels à hauteur de 1,8 million d’euros accordés à des candidats du Rassemblement national lors des élections municipales de 2020 (Marseille, Nice, Lyon) et régionales de 2021 (PACA, Occitanie, Normandie, Centre-Val de Loire).
Il a dès lors été convoqué en juin 2024 en tant que suspect et rejette toute accusation de financement illicite. D'après ses explications, les crédits ont été accordés « en tant qu'individu », « élaborés par un consultant spécialisé en financement politique » et ils ont été « déclarés ». Toutefois, la justice s’interroge sur l’usage possible d’intermédiaires pour dissimuler l’origine réelle des fonds. La procédure a été clôturée en août 2025 par la police anticorruption, après de nombreuses auditions. Ce qui ne signifie pas pour autant un classement sans suite, car la procédure judiciaire en cours peut toujours évoluer.
En 2025, Pierre-Édouard Stérin devait être auditionné par la commission d'enquête de l'Assemblée nationale se concentrant sur « l'organisation des élections en France », en rapport avec son engagement politique et le financement d'initiatives à travers la structure Périclès. Stérin ne s'est pas présenté le 14 mai 2025, invoquant des « raisons de sécurité ». Il a sollicité une audition par vidéoconférence. L'absence a été considérée comme « injustifiée » par la commission. Le 20 mai, il n'a toujours pas comparu, et la commission a décidé de saisir le procureur de la République.
En théorie, l'absence à une commission d'enquête peut entraîner environ deux ans d'emprisonnement et une amende de 7 500 €. En conséquence, une nouvelle enquête judiciaire a été ouverte fin 2025, confiée à la police judiciaire parisienne. Pierre-Édouard Stérin est donc au centre d'au moins deux affaires judiciaires en même temps : l’investigation sur les crédits douteux pour soutenir des candidats, et l’enquête associée à son rejet de se présenter devant une commission parlementaire.
Jusqu'à présent, aucune sentence n'a été prononcée ; les procédures judiciaires sont en cours, ou viennent tout juste de se terminer. De plus, le milliardaire ne reste pas sans réactions : Il poursuit volontiers en justice les journalistes qui le taxent d’extrémisme de droite. De plus, dans un geste de provocation, il vient de renommer sa société holding de tête du nom d’un journaliste du quotidien L’Humanité, Thomas Lemahieu, qui enquête depuis deux ans sur ses projets. Ce qui ressemble à une tentative d’intimidation, dans le droit fil de ses actions en justice visant à bâillonner tout commentaire un tant soit peu critique à son égard…
En somme, l'histoire de Pierre-Édouard Stérin met en lumière un phénomène actuel : l'apparition d'une oligarchie économique désireuse d'investir massivement dans le domaine idéologique. Cette aspiration à transcender la simple réussite entrepreneuriale pour atteindre une influence politique et culturelle constitue un véritable défi pour l'équilibre démocratique de nos sociétés.
Pierre-Édouard Stérin représente une nouvelle génération de milliardaires : plus qu'un simple dirigeant d'entreprise ou un investisseur, il est également perçu comme un acteur dans les domaines politique et culturel, ayant la capacité d'influencer l'avenir d’un pays. Sa trajectoire qui part de la Normandie pour aboutir à un succès mondial, est une trajectoire remarquable ou séduisante aux yeux de certains amateurs de success stories. Cependant, c'est avant tout son ambition idéologique et militante qui le rend controversé : en optant pour le catholicisme intransigeant, le conservatisme, l'identité, l'enseignement privé et les médias, il ne vise pas uniquement le gain financier, mais aspire à modeler une « France » selon sa vision réactionnaire.
Dans un environnement politique marqué par des débats de moins en moins nuancés, des confrontations intenses et polarisées sur des sujets tels que l'immigration, la laïcité, l'identité et le rôle des médias, l’impact de personnalités comme celle de Pierre-Edouard Stérin engage certains à le surveiller avec attention. Car il en irait, comme on l’évoque également pour le poids que représente sur les médias et le marché culturel le groupe Bolloré, de l’avenir et de l’équilibre de la démocratie française.
Adrien Antoniol (Université libre de Bruxelles)