Église anglicane : l’égalité, au risque de se perdre ?

Ce 25 mars 2026, Sarah Mullaly a été intronisée archevêque de Canterbury. Elle est la première femme à occuper cette fonction et à devenir ainsi la plus haute responsable religieuse de l’Église d’Angleterre et, par conséquent, la cheffe spirituelle des Anglicans. Sa nomination a créé des remous au sein de la Communion anglicane qui, à l’instar d’autres Églises, est divisée à propos de la question de l’accès égal des femmes et des hommes aux hautes responsabilités.
Femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur ;
Car le mari est le chef de la femme, comme Christ est le chef de l’Église, qui est son corps, et dont il est le Sauveur.
Or, de même que l’Église est soumise à Christ, les femmes aussi doivent l’être à leurs maris en toutes choses. (Éphésiens, 5 : 22-33)
Ce passage de Paul, l’un des pères de l’Église, est fréquemment cité pour illustrer le caractère patriarcal du christianisme. Il y a quelques années, la lecture de cette épître lors de la messe dominicale retransmise par la radio flamande avait fait bondir le ministre flamand des Médias, Sven Gatz (Open VLD). « Pas de déclaration rétrograde à l’égard des femmes aux frais de l’autorité », avait-il alors écrit sur Twitter, appelant à la fin de cette retransmission sur les chaînes publiques belges. Cet épisode illustre la tension qui se manifeste désormais entre le respect du principe d’égalité entre les femmes et les hommes, devenu une valeur cardinale de nos sociétés, et les valeurs ou les pratiques de la plupart des Églises chrétiennes – ou des autres religions du Livre, d’ailleurs – qui maintiennent une discrimination à l’égard des femmes.
Certes, il existe aujourd’hui d’importants courants progressistes appelant à établir une stricte égalité entre les femmes et les hommes au sein des Églises chrétiennes. Si certaines communautés protestantes sont depuis longtemps conduites par des femmes, les Églises orthodoxes demeurent fermées à cette perspective, et l’Église catholique résiste à toute velléité d’ouvrir le sacerdoce aux femmes.
L’idée de leur ouvrir les portes du diaconat, qui fut un moment considérée par Rome, a été abandonnée. Cette intransigeance met de plus en plus l’Église catholique en porte-à-faux par rapport aux valeurs des sociétés européennes contemporaines. C’est ainsi qu’en juin 2024, l’archevêque de Malines-Bruxelles, Luc Terlinden, et son prédécesseur à cette fonction, Jozef De Kesel, ont été condamnés par la justice belge pour avoir refusé l’accès à la formation conduisant au diaconat à une femme : si l’Église catholique demeure libre de lui refuser l’ordination, conformément à l’indépendance des cultes, lui refuser l’accès à la formation au diaconat a été considéré discriminatoire par le tribunal civil de Malines.
Au sein de l’Église catholique, existe un groupe de femmes prêtres, ordonnées par des évêques dissidents, qui revendiquent depuis quelques années l’ouverture de la prêtrise aux femmes. Le documentaire Femmes prêtres, vocations interdites, réalisé en 2024 par Marie Mandy, leur a été consacré. Jusqu’à présent, le Vatican repousse fermement cette idée. En décembre 2025, le rapport d’une commission mise en place par le pape François pour examiner la question du diaconat féminin, qui a conclu au maintien de l’interdit, réaffirmait ceci : « La masculinité du Christ, et donc la masculinité de ceux qui reçoivent l’ordre, n’est pas accidentelle, mais fait partie intégrante de l’identité sacramentelle, préservant l’ordre divin du salut en Christ. Modifier cette réalité ne serait pas un simple ajustement du ministère, mais une rupture avec la signification du salut ».
Toutefois, l’unanimité sur ce sujet n’est plus de mise. Le 19 mars 2026, le cardinal Jean-Claude Hollerich, archevêque de Luxembourg, ancien rapporteur général du Synode sur la synodalité, a publiquement appelé à l'ordination des femmes, faisant valoir que l'Église ne pourra pas perdurer si la moitié du peuple de Dieu n'a pas accès au ministère ordonné.
L’Église d’Angleterre est fréquemment citée en contre-exemple : depuis 1994, les femmes y sont ordonnées prêtres et, depuis 2014, peuvent devenir évêques. L’accession de Sarah Mullaly à l’archidiocèse de Canterbury représente ainsi l’étape ultime de cette construction de l’égalité au sein de l’Église d’Angleterre. Mais pour d’autres Églises de la Communion anglicane, il s’agit d’une étape de trop.
Selon les sources, l’anglicanisme rassemble entre 85 et 110 millions de chrétiens à travers le monde, affiliés à plusieurs dizaines d’Églises anglicanes autocéphales, principalement dans les pays du Commonwealth et aux États-Unis. Traditionnellement définies par leur adhésion aux trente-neuf articles de la foi anglicane proclamés en 1571 et par l’utilisation du Book of Common Prayer, les Églises anglicanes ne sont pas soumises à l’autorité directe de l’archevêque de Canterbury mais elles reconnaissent celui-ci comme primus inter pares.
L’anglicanisme réunit en Belgique quelques 20 000 fidèles et compte neuf paroisses de l'Église d'Angleterre et une paroisse de l’Église Épiscopalienne des États-Unis ; il est l’une des six religions reconnues et soutenues financièrement par les pouvoirs publics. Il dispose d’un organe représentatif, le Comité central anglican, qui a salué le « moment historique » de l’accession de Sarah Mullally au siège de Canterbury.
Tous les dix ans, l’archevêque de Canterbury convoque les évêques anglicans du monde entier à une rencontre synodale, la Conférence de Lambeth, organisée pour la première fois en 1867. Il est toutefois probable que la prochaine conférence ne réunisse plus la majorité des Églises anglicanes à travers le monde. En effet, déjà en 2008, certains évêques anglicans avaient boycotté la conférence en raison de prises de positions de l’Église épiscopalienne des États-Unis en faveur de la reconnaissance du mariage entre personnes de même sexe et pour marquer leur opposition face à la perspective d’ordination de femmes évêques.
La même année, réuni à Jérusalem, un groupe d’évêques anglicans conservateurs a fondé la Global Anglican Future Conference (GAFCON). La déclaration de Jérusalem publiée à cette occasion réaffirmait notamment l’indissolubilité du mariage chrétien, exclusivement contracté par une femme et un homme et seul cadre possible pour la sexualité. Elle annonçait déjà le « rejet de l’autorité des Églises et des dirigeants qui avaient renié la foi orthodoxe, en paroles ou en actes ». En 2022, la 15e conférence de Lambeth (retardée en raison de l’épidémie de Covid-19) a, à nouveau, été marquée par l’absence de nombreux évêques issus de l’hémisphère sud.
Refusant de voir une femme devenir archevêque de Canterbury, 347 évêques anglicans membres de la GAFCON se sont réunis début mars 2026 à Abuja, au Nigeria, et ont décidé de reconnaître désormais comme chef spirituel l’archevêque du Rwanda, Laurent Mbanda. Occupant cette fonction depuis 2018, Laurent Mbanda est désormais président du Global Anglican Council nouvellement créé. Le communiqué publié à l’issue de la récente réunion de la GAFCON comprend un appel à la « repentance les hauts responsables de la Communion anglicane qui ont renié la foi orthodoxe en paroles et en actes ».
Dans une attitude typique des mouvements schismatiques, les membres de la GAFCON estiment en revenir aux fondements mêmes de l’anglicanisme qui seraient dévoyés par l’Église d’Angleterre et « ramener la Communion anglicane à ses racines. La Communion anglicane mondiale n’est pas une nouvelle communion, mais la Communion anglicane historique réorganisée de l’intérieur », précisent-ils. S’agit-il d’un véritable schisme à l’intérieur de l’anglicanisme ? La GAFCON s’en défend, mais elle ordonne à ses membres de ne plus répondre aux convocations de l’archevêque de Canterbury et de ne plus participer aux conférences de Lambeth.
La rupture causée au sein de la Communion anglicane par la nomination de Sarah Mullaly illustre combien périlleuse peut être l’adaptation à la modernité, et surtout à l’égalité, pour les Églises chrétiennes. Celles-ci se retrouvent tiraillées entre les demandes d’un Occident fortement sécularisé et celles d’un hémisphère sud beaucoup plus dynamique religieusement, mais aussi beaucoup plus conservateur. Si, en Occident, une large part – possiblement une majorité – de leurs fidèles sont en faveur de l’égalité des femmes et des hommes, ainsi que des personnes quelle que soit leur orientation sexuelle, dans l’hémisphère sud, et particulièrement en Afrique, ils sont majoritairement opposés à l’ordination des femmes et aux relations homosexuelles. (Ré)concilier les uns et les autres s’annonce une tâche très ardue pour les leaders religieux chrétiens contemporains.
Caroline Sägesser (CRISP-ULB)
