Dimanche 29 mai 2022
jeudi 17 février 2022

Desmond Tutu : Religion et politique

Le 26 décembre 2021, l’archevêque anglican Desmond Tutu est décédé à l’âge de 90 ans dans la ville du Cap. Son décès a provoqué une bien compréhensible vague d’émotion, aussi bien en Afrique du Sud que dans le reste du monde. De Cyril Ramaphosa à Joe Biden, en passant par Barack Obama et la reine Elizabeth II, les hommages se sont succédé pour saluer la mémoire de cette dernière grande figure de la lutte contre l’apartheid. Les obsèques de Desmond Tutu ont eu lieu le 1er janvier 2022 dans la Cathédrale Saint-Georges du Cap. C’est le président sud-africain Cyril Ramaphosa qui y prononça l’éloge funèbre, après quoi il remit à la veuve de l’archevêque le drapeau sud-africain en guise d’hommage militaire, rare témoignage pour une personnalité qui en effet a marqué de son empreinte toute la sortie de l’apartheid pour la nation sud-africaine. 

C’est dire aussi l’importance de la personne de Desmond Tutu aux yeux des Sud-Africains. Dans un pays où plus de 70 % de la population se déclare anglicane, la disparition de cette figure religieuse emblématique marque profondément les esprits aussi bien sur le plan religieux que politique, car bien qu’il ait occupé la place de chef spirituel de la communauté anglicane du pays durant de longues années, Desmond Tutu a également marqué l’histoire de son pays du fait de son engagement politique contre le système ségrégationniste de l’apartheid. 

Né en 1931 dans la petite ville de Klerksdorp, au sud de Johannesburg, d’un père enseignant et d’une mère femme de ménage, Desmond Tutu se destine à l’enseignement, mais abandonne rapidement cette carrière en signe de protestation contre le manque de moyens mis à disposition de l’éducation des personnes noires dans le pays. En 1948, des élections avaient porté au pouvoir le Parti national de Daniel Malan et sa politique de séparation systématique des populations en fonction de critères ethniques, linguistiques et géographiques : l’apartheid. Le terme devenait ainsi le mot d’ordre du gouvernement. L’éducation, et notamment l’éducation des populations africaines, alors largement contrôlée par l’État, participait à le diffuser. C’est à cette époque que Desmond Tutu rencontre Nelson Mandela, alors avocat et engagé dans la lutte armée. 

Dans les années 1960, Desmond Tutu choisit d’étudier la théologie et se tourne vers l’Église anglicane. Il est ordonné prêtre en 1961 et obtient un master en théologie à Londres. Dans le même temps, les violences policières sévissent en Afrique du Sud. Le 21 mars 1960, lors d’une manifestation organisée à Sharpeville, au sud de Johannesburg, par le Pan-Africanist Congress (groupe dissident de l’African National Congress, ANC, parti politique sud-africain qui a mené à la chute du régime de l’apartheid), la police ouvre le feu sur les manifestants noirs ; près d’une septantaine d’entre eux trouvent la mort. L’État d’urgence est alors déclaré dans le pays et l’ANC et le PAC sont interdits. Deux ans plus tard, Nelson Mandela est arrêté et condamné à la prison à perpétuité sur l’île de Robben Island, près du Cap. Cet événement va attirer l’attention de la communauté internationale sur le système de l’apartheid. 

À son retour en Afrique du Sud en 1967, Desmond Tutu décide d’enseigner la théologie puis, en 1975, il s’établit à Johannesburg. Il devient le premier homme noir à être nommé doyen de la Cathédrale Sainte-Marie. Dans les années qui suivent, il est nommé évêque de Lesotho et le premier secrétaire général noir du Conseil sud-africain des Églises avant d’être nommé archevêque du Cap et chef de la communauté anglicane du pays en 1986.

Entretemps, dès les années 1970, il s’engage dans la lutte contre l’apartheid. Alors doyen de la Cathédrale de Johannesburg, il utilise sa chaire pour dénoncer les violences policières et organise des marches pacifiques pour protester contre la ségrégation. À cette époque, la plupart des leaders de l’ANC étaient soit emprisonnés, comme Nelson Mandela, soit exilés. Sa fonction de doyen d’une Église prestigieuse confère à Desmond Tutu un statut d’inviolabilité et lui ouvre un espace de liberté, par le prêche notamment. Il faut se rappeler que, à l’époque, la plupart des Églises sud-africaines soutenaient encore le régime de l’apartheid.

L’engagement militant de Desmond Tutu prend un tour plus radical en 1977, lorsque Steve Biko, le leader du Black Consciousness Mouvement est assassiné. Lors de ses funérailles, Desmond Tutu, récitant une bénédiction trace un parallèle entre Steve Biko et la figure du Christ. Il souligne que son mouvement cherchait avant tout à éveiller chez la personne noire le sens de sa valeur intrinsèque, en tant qu'« enfant de Dieu » qui n’a pas besoin de s'excuser pour sa condition existentielle de personne noire. Desmond Tutu appelle ainsi les Noirs à glorifier et à louer leur Dieu pour les avoir créés Noirs. 

Un an plus tard, Desmond Tutu fut nommé secrétaire général du Conseil sud-africain des Églises. Il utilisa cette position pour mener la résistance de la société civile. Il reçut le prix Nobel de la Paix pour son combat en 1984 et profita de la cérémonie de remise du prix pour rappeler au monde la situation dans laquelle se trouvait alors son pays, déchiré par l’injustice d’un système de ségrégation et les conflits violents. Il s’engagea également dans le combat pour la paix dans le monde, prenant part ou organisant des rencontres internationales. C’est dans ce cadre qu’il prit position en faveur des Palestiniens et fit des déclarations jugées antisémites par d’aucuns. Des personnalités juives l’accusèrent en effet d’avoir minimisé l’Holocauste et comparé l’État d’Israël à l’Allemagne nazie.

La théologie et la rhétorique de Desmond Tutu lui fournirent un terrain d’entente non négligeable avec les pays nord-atlantiques, et en particulier avec les États-Unis, où son message entrait en résonance avec les mouvements chrétiens afro-américains pour les droits-civiques. Cette théologie, dite ubuntu, s’articulait autour des valeurs chrétiennes du pardon, du salut et de la bonté. Dans son combat acharné contre l’apartheid, Desmond Tutu n’incitait en effet pas à la haine et à la violence, mais en appelait au pardon, démarche qui obligeait à ses yeux à abandonner le « droit » à la vengeance, et à l’idée de châtiment. Il s’agissait pour lui de chercher à restaurer un dialogue, une relation. Pour Desmond Tutu, sans le pardon, l’individu reste lié à la personne qui lui a fait du mal, enchaîné par l’amertume. Pardonner serait donc reprendre le contrôle de son propre destin et se libérer d’un fardeau. 

Lorsque l’on s’intéresse au rôle qu’a pu jouer Desmond Tutu dans l’histoire de l’Afrique du Sud moderne et les relations étroites qu’il a pu entretenir avec la politique, il est essentiel de mentionner son amitié de longue date avec Nelson Mandela. Les deux hommes collaborèrent à plusieurs reprises. En 1994, après son élection, Mandela nommera Desmond Tutu à la tête de la Commission Vérité et Réconciliation, chargée de faire la lumière sur les crimes de l’apartheid. Si les deux hommes s’étaient unis pour vaincre l’apartheid et s’estimaient, il n’est pas rare toutefois que, en raison de la nature de leurs fonctions, leurs positions politiques aient quelquefois divergé au cours des années. 

Desmond Tutu avait choisi la religion comme bouclier contre le régime raciste de l’apartheid. Son approche non violente était dès lors diamétralement opposée à celle de Nelson Mandela pour qui la lutte politique et le combat contre l’oppression primaient. Desmond Tutu n’hésitait pas à montrer son désaccord face à certaines décisions dès qu’il considérait qu’elles n’étaient pas en harmonie avec ses valeurs. Cette différence s’accentua lors de la transition post-apartheid dans les années 1990. Ainsi, après sa libération, Nelson Mandela ne se désolidarisera pas toujours de certaines figures controversées qui l’avaient soutenu dans son combat ­— parmi ces figures l’on compte le général libyen Kadhafi, le Cubain Fidel Castro ou encore l’ancien président zimbabwéen, Robert Mugabe. 

Cette approche by all means necessary ne plut pas toujours à Desmond Tutu, qui estimait qu’il ne fallait pas « s’allier au diable », même pour une bonne cause. Dans les années suivantes, l’opposition fut parfois plus frontale. Desmond Tutu, engagé contre les injustices, dénonça les abus des hommes politiques gravitant autour de Nelson Mandela, y voyant une réminiscence du système des privilèges et lui reprochant notamment de ne pas vouloir mettre fin à la corruption au sein de son parti, l’ANC. 

Le conflit avec l’ANC tourna à l’affrontement avec l’ex-président sud-africain Jacob Zuma, qui ne partageait pas son soutien aux communautés LGBTQ+, souvent maltraitées et marginalisées. De son côté, Robert Mugabe avait moqué cet engagement en 2013 en déclarant :« Tutu devrait simplement se retirer, car il soutient les homosexuels, ce qui est mal. ». L’archevêque rétorqua par une phrase devenue célèbre : « Je n'adorerais pas un Dieu homophobe. Je refuserais d'aller dans un paradis homophobe. Non, je dirais : ‘Désolé, je préférerais de loin aller à l'autre endroit’ ». Rappelons que l’homosexualité reste passible d’emprisonnement dans près d’une trentaine de pays africains et que l’Afrique du Sud est le seul pays africain à avoir légalisé le mariage gay. De plus, la Constitution du pays interdit les discriminations envers les personnes LGBTQ+.

Si les Sud-Africains considéraient Nelson Mandela comme leur héros, ils voyaient Desmond Tutu comme leur conscience. Les témoignages parus dans la presse sud-africaine après son décès attestent de la perte d’une boussole morale. De manière générale, Desmond Tutu restera dans les mémoires comme l’homme qui a prôné la lutte non violente contre un système d’une rare violence et qui, malgré le douloureux passé du pays, a prêché la réconciliation et le pardon au sein d’un peuple largement divisé. Son parcours est significatif des accointances – non dénuées de tensions – entre la religion et la politique. L’Église anglicane a permis à Desmond Tutu une ascension sociale et lui a donné un pouvoir symbolique utile au projet politique qu’il défendait. Elle a par ailleurs, en quelque sorte, comblé le déficit de relais politique pour la « minorité » dominée et maltraitée du pays — un processus comparable fut à l’œuvre aux États-Unis durant les années 1950 et 1960 avec la Black Church et les mouvements pour les droits civiques des noirs américains.

Sabrina Njem et Cécile Vanderpelen-Diagre (Université libre de Bruxelles).

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