Dimanche 03 juillet 2022
vendredi 15 avril 2022

Notre-Dame de Paris, 15 avril 2019. Un incendie dans l’histoire

Le 15 avril 2019, à 18h50, le feu se déclare dans la toiture en travaux de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Bientôt, la charpente s’embrase, malgré l’intervention massive des pompiers. Dans le ciel de Paris, des flammes oranges et une épaisse fumée grise s’élèvent. La flèche de la croisée du transept s’effondre. On craint le pire. Finalement, la structure tient bon, mais la flèche, une grande partie de la charpente et de la toiture ainsi qu’une partie des voûtes sont détruites. En revanche, les œuvres d’art et les reliques ont pu être mises à l’abri. Le grand orgue lui aussi a résisté au feu et à l’eau. 

Immédiatement, l’événement a un retentissement mondial. Les chaînes d’information et les réseaux sociaux répandent les images de l’incendie en direct dans le monde entier. Des Parisiens et des touristes s’assemblent à proximité de l’édifice, fixent la cathédrale, pleurent, prient, chantent. Et quelques heures après le début de l’incendie, d’innombrables réactions se manifestent. Comment rendre compte du choc suscité par l’embrasement de l’emblématique cathédrale ? Qu’est-ce qui résonne chez les humains du monde entier à la vue de cette catastrophe, bien au-delà des communautés catholiques ? Pour répondre à ces questions, il faut tenter d’analyser les représentations diverses dont la cathédrale s’est chargée au cours des siècles. Et nous mettrons en regard de cette histoire les décisions prises pour sa reconstruction.

La cathédrale gothique de Notre-Dame de Paris est le produit d’une modernisation. Dans les années 1160, l’évêque Maurice de Sully s’attelle à une rénovation urbaine et ecclésiastique de grande ampleur dont le joyau doit être la nouvelle cathédrale, dans le style que nous appelons gothique. Des financements sont trouvés et la construction progresse régulièrement d’est en d’ouest, du chœur vers la façade. Il faudra malgré tout attendre 1245 pour voir l’achèvement des tours occidentales.

Au tournant du XIVe siècle, des chapelles sont construites entre les arcs-boutants et une flèche est érigée à la croisée du transept. L’aspect extérieur de Notre-Dame est fixé pour cinq siècles, à l’exception de la flèche, démontée au XVIIIe siècle. Pour l’aménagement intérieur, c’est autre chose. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le goût classique répugne à la polychromie et aux fresques anciennes. Tout est recouvert d’un badigeon monochrome. Et à la Révolution, la statuaire qui rendait hommage à la royauté est saccagée. 

La cathédrale est l’église de l’évêque. À sa construction, Notre-Dame dominait non seulement la ville, mais aussi les alentours, marquant ainsi visuellement l’étendue de sa juridiction ecclésiastique. Et l’évêché marque de son empreinte le territoire, que ce soit par la propriété foncière, urbaine ou rurale, ou par l’action caritative. Mais Paris n’est pas une ville comme les autres. S’affirmant comme capitale du Royaume de France, elle conférait à sa cathédrale un rôle particulier. 

À son retour du sacre, qui a lieu à la cathédrale de Reims, le roi se rend à Notre-Dame de Paris pour un Te Deum. Le lieu d’inhumation est la basilique Saint-Denis, mais des personnages importants, membres de la famille royale ou favorisés par elle, sont inhumés ad sanctos sous le chœur de l’édifice. En 1638, Louis XIII fait le vœu de consacrer la France à la Vierge et c’est la cathédrale Notre-Dame qui devient l’emblème de ce vœu. La relation avec le pouvoir ne s’arrête pas avec la fin de la royauté. La couronnement impérial de Napoléon Bonaparte y a lieu en 1804. Et le 26 août 1944, le général Charles de Gaulle fait célébrer un Te Deum à Notre-Dame pour fêter la libération de Paris.

Après la période révolutionnaire et impériale, la cathédrale Notre-Dame de Paris était en piteux état. Elle avait subi les outrages du temps et des hommes. À cette époque du romantisme naissant, l’intérêt pour la période médiévale, symbolisée par les cathédrales gothiques, se renouvelait. Et c’est un événement littéraire qui attira l’attention sur Notre-Dame, à savoir la publication en 1831 du chef-d’œuvre de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris. La célébrité de l’œuvre a fait passer ses personnages dans le patrimoine commun et suscité de multiples adaptations jusqu’à nos jours. 

Mais l’intention revendiquée par l’auteur était aussi de dénoncer l’état de délabrement des chefs-d’œuvre médiévaux. Nous sommes au moment où se met en place le Service des Monuments historiques français (1830). La cathédrale devient un enjeu patrimonial. Ce mouvement mena à la grande restauration du XIXe siècle, celle de l’architecte Eugène Viollet-le-Duc, qui s’étendit de 1845 à 1864. Les normes de la restauration n’étant pas ce qu’elles sont aujourd’hui, l’architecte apporta des modifications au bâtiment et à son ornementation ; il refit ainsi la croisée du transept, réédifia une flèche, fit refaire les sculptures royales et de nombreuses autres, dont les fameuses gargouilles. L’image romantique du Moyen Âge s’inscrivait dans la pierre. 

L’architecture et la littérature ne sont pas les seuls arts à contribuer au rayonnement de Notre-Dame. La musique en fait partie. Dans chaque cathédrale, un chanoine, le chantre, est chargé de veiller à la bonne ordonnance de la liturgie et notamment de la musique. Mais à Notre-Dame, une véritable école musicale renommée vit le jour. Contemporaine des débuts de la cathédrale gothique, au XIIe siècle, elle développa le nouvel art du chant polyphonique. Au XIVe siècle, le chantre est remplacé par un maître de musique qui dirige ce qui s’appelle désormais la maîtrise de la cathédrale. Au XIXe siècle, le grand orgue de la cathédrale fut transformé par le célèbre Cavaillé-Coll, en même temps que la restauration de Viollet-le-Duc. Depuis 1993, l’association Musique sacrée à Notre-Dame de Paris (MSNDP) perpétue cette tradition. 

Fonction religieuse, rôle politique national, enjeu patrimonial, rayonnement artistique exceptionnel, Notre-Dame de Paris cumule de nombreux motifs d’attachement, qui s’exprimeront de façon affective au moment du drame. Ils transparaissent dans les réactions médiatiques à l’événement. Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes, dit ainsi : « Je suis sûr que nous serons tous heureux de sa reconstruction à l'identique car Notre-Dame n'a pas fini de rassembler et de parler d'espérance. » On y lit la foi dans le pouvoir d’attraction du catholicisme à travers ses monuments. 

Le choc affectif causé par ce patrimoine majeur en danger s’exprime aussi dans les propos de Bertrand Delanoë, ancien maire de Paris : « C’est un coup au cœur. Ce n'est pas pour rien que Notre-Dame est au patrimoine mondial. J'espère que nous puiserons dans cette tristesse pour reconstruire. » Bien logiquement, le journal économique Les Échos souligne l’importance de l’attraction touristique du monument : « La cathédrale Notre-Dame de Paris […] est un édifice emblématique de la France et le monument historique le plus visité d'Europe. Entre 12 et 14 millions de personnes, soit une moyenne de plus de 30 000 par jour, visitent chaque année ce chef-d'œuvre de l'architecture gothique. » 

Dans son allocution en direct, le soir de l’incendie, le président français Emmanuel Macron a noué les divers aspects de l’émotion collective qui a saisi les spectateurs de l’événement. Après avoir eu une pensée pour les catholiques et les Parisiens, il s’exclame : « Et je veux aussi avoir une pensée pour l’ensemble de nos compatriotes, parce que Notre-Dame de Paris c’est notre histoire, notre littérature, notre imaginaire, le lieu où nous avons vécu tous nos grands moments, nos épidémies, nos guerres, nos libérations. C’est l’épicentre de notre vie… Mais ce soir je veux aussi avoir un mot d’espérance pour nous tous et toutes... Cette cathédrale, il y a plus de 800 ans, nous avons su l’édifier, et à travers les siècles la faire grandir et l’améliorer… Cette cathédrale, nous la rebâtirons, tous ensemble. » Il associe ainsi étroitement la nation française à la création des cathédrales médiévales, en un saisissant raccourci. 

Dans ce contexte, les décisions concernant la reconstruction sont porteuses de signification. Dès le lendemain de la catastrophe un appel aux dons fut lancé qui dépassa les espérances — et probablement aussi les besoins : 844 millions € auraient été rassemblés. Sur la réfection de la charpente, de la toiture et de la flèche, les décisions sont prises : elles seront reconstruites à l’identique, autant que possible. Emmanuel Macron ayant promis une reconstruction dans les cinq ans — pour être achevés à l’occasion des Jeux olympiques de Paris —, le délai est serré et l’examen de projets divers l’aurait allongé. Par ailleurs, l’Église catholique y est favorable, les donateurs également, car ils paient pour revoir l’édifice qu’ils ont connu, et un certain conformisme touristique a fait le reste. Mais de la sorte l’édifice est figé dans sa version du XIXe siècle, celle de Viollet-le-Duc ; le XXIe siècle n’y posera pas sa marque. N’est-ce pas manquer à l’esprit modernisateur de Maurice de Sully ?

Christian Brouwer (Université libre de Bruxelles).

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