Mercredi 24 avril 2024
mardi 27 juin 2023

L'héritage de Pat Robertson, born again, oligarque et populiste

Âgé de 93 ans, le télévangéliste Pat Robertson, notamment connu pour son empire médiatique (Christian Broadcasting Network), a tiré sa révérence le 8 juin 2023 à Virginia Beach. Retour sur l'itinéraire et l'héritage complexe d'un fondamentaliste évangélique, pionnier du télévangélisme, born again engagé en politique, devenu tremplin du trumpisme.  

Né à Lexington (Virginie) le 22 mars 1930, Marion Gordon Robertson, appelé plus tard « Pat », est un héritier. Il ne vient pas du menu peuple évangélique du Sud des États-Unis. Il ne fait pas partie de ces 'petits blancs' conservateurs, économiquement déclassés, nourris par un sentiment de revanche. Il est au contraire issu d'une famille aristocratique, très aisée. 

Dès son enfance, Pat Robertson s'est habitué à la richesse. Son père, A. Willis Robertson, est un élu démocrate, durant quatorze ans député, et douze ans sénateur des États-Unis. Déception pour le clan, il est écarté des primaires du parti démocrate en 1966. Une des raisons de cette déconvenue ? Ses opinions ségrégationnistes, alors fréquentes parmi les démocrates. L'opulence dans laquelle vit la famille du jeune Pat lui permet d'assurer ses arrières. Après des études de droit et un engagement dans les Marines en 1950 (à l'écart des zones de combat), il se lance dans les affaires, sans grand succès. C'est alors que ce jeune homme énergique, ambitieux et décomplexé, « ressent une vocation religieuse (...) il envisage de devenir pasteur », comme le rapporte Jacques Gutwirth dans L'Église électronique, la saga des télévangélistes (1998). 

Issu du milieu conservateur des baptistes du Sud, Pat Robertson ne se contente pas de se convertir, il incorpore aussi, très tôt, des croyances charismatiques qui resteront sa marque : sa base reste une ligne fondamentaliste, déterminée par une conception rigide de l'orthodoxie biblique et un accent sur l'orthopraxie (contrôle social sur la vie chrétienne). Mais il combine cette orientation avec une approche spirito-centrée, marquée par la croyance dans le surnaturel, le miracle, l'efficacité immédiate et courante du Saint-Esprit, troisième personne de la trinité des chrétiens.

Après une formation à New-York, dont il sort avec une maîtrise de théologie, il commence à animer des émissions dans une station de radio et de télévision basée à Portsmouth. Lorsqu'il apprend en août 1959 que la station ferme, il s'associe à quelques amis et rassemble 37 000 dollars pour faire l'acquisition de l'émetteur. C'est l'acte de naissance de Christian Broadcasting Network (CBN), qui émet à partir d'août 1961. CBN va devenir, au fil des années, le principal média audiovisuel prescripteur des évangéliques conservateurs du Sud des Etats-Unis. Et ils sont nombreux ! 

Au moment où sa chaîne est lancée, Pat Robertson choisit de se consacrer à 100 % à l'entreprenariat religieux. Le 11 juin 1961, le voilà consacré pasteur au sein de la très puissante Convention baptiste du Sud. Les débuts de l'aventure audiovisuelle de Pat Robertson sont mitigés. Les moyens sont réduits, les auditrices et auditeurs restent à conquérir. Deux ans après le lancement de CBN, il faut rassembler 7 000 dollars mensuels pour maintenir à flot l'entreprise. D'où l'idée de lancer un club de 700 donateurs, qui s'engagent mensuellement pour une somme de dix dollars. Le 700 Club est né. Trois ans plus tard, ce club donne le nom à un talk-show quotidien lancé par la chaîne. Basé sur la réactivité, le débat de société, le témoignage et l'exhortation désinhibée, l'émission 700 Club devient vite une référence. Les audiences de CBN montent en flèche, l'empire du télévangélisme initié par Pat Robertson peut commencer. 

Des années 1970 jusqu'au début du XXIe siècle, Pat Robertson ne cessera d'innover, d'entreprendre et de provoquer pour asseoir progressivement, durant près de cinq décennies, une influence religieuse considérable, qui lui donne même pendant un temps le statut de faiseur de roi. Mélange de fondamentalisme et de charismatisme, l'offre proposée par Pat Robertson se politise. Elle appuie, dans les années 1980, la Christian Coalition, qui prend le relai de la Moral Majority fondée auparavant par Jerry Falwell. 

Annonce de l'Évangile, anticommunisme, défense de la famille nucléaire, combat contre les droits LGBTQ+ et antiavortement sont au menu, au service d'une rhétorique destinée à souder un nouveau bloc électoral chrétien et républicain. Ce virage politique, très bien montré dans un documentaire Arte 2023 co-écrit par le sociologue Philippe Gonzalez, a des conséquences majeures sur la société américaine. Car l'évangélisme born-again américain pèse près d'un tiers de l'électorat. Un peu moins si l'on ne comptabilise que les blancs. Un poids énorme. Robertson le sait, et fait tout pour fidéliser, via CBN, un maximum d'électrices et d'électeurs sensibles aux « valeurs chrétiennes » telles qu'il les définit. 

Robertson n'a pas son pareil pour articuler conservatisme politique et évangélisme, non sans rhétorique simpliste, démagogique, parfois incendiaire, à l'image de cet appel à tuer le président vénézuélien Hugo Chavez, en août 2005, qui déclenche un tonnerre de protestations et l'oblige à s'excuser. Pilier de la Nouvelle Droite chrétienne, il n'en reste pas moins imprévisible. Contre toute attente, il s'oppose à l'entrée en guerre en Irak de George W. Bush, en déclarant, le 25 mars 2002 : « Entrer en guerre contre l’Irak serait la dernière chose à faire, parce que cela sera perçu par le monde arabe comme une attaque des États-Unis contre tous les musulmans, et cette attaque ne pourra pas être remportée. » 

Dix ans plus tard, il plaide pour la légalisation de la marijuana... Très critique face à certains aspects de l'American Way of Life, il n'est pas non plus classiquement nationaliste, ni favorable à une Pax Americana imposée au reste du monde. Usé et affaibli, il s'était fait discret depuis le début des années 2010. Très affecté par le décès de son épouse Dede, en avril 2022, il décède quelques mois plus tard, non sans laisser un héritage considérable.

Oligarque, born-again et populiste, l’entrepreneur religieux états-unien Pat Robertson a transformé la politique américaine au point où on peut le considérer, avec le recul, comme le principal artisan de la recomposition partisane du paysage électoral américain. Entre la double présidence Reagan et le mandat Trump, Pat Robertson n'a cessé de consolider le « value voters block », à savoir le pôle des électeurs qui votent sur des valeurs chrétiennes conservatrices. Cet héritage, qui ouvre au trumpisme des années 2010-2020, est porté par trois vecteurs. 

Le premier vecteur est l'engagement direct et personnel en politique. Appuyé sur son empire médiatique, Pat Robertson s'est directement impliqué dans le jeu politique pour décrocher l'investiture républicaine en vue des présidentielles américaines de 1988. Sa candidature fut certes un échec, mais Robertson a contribué à briser un tabou : pourquoi pas un pasteur conservateur, Bible en main, à la Maison Blanche ? La mobilisation qu'il opéra, à cette occasion, des électeurs évangéliques blancs, a laissé des traces durables, notamment dans l'installation dans le paysage politique d'une figure appelée à un bel avenir : l'homme providentiel au service des « bonnes vieilles valeurs » chrétiennes, au chevet d'une Amérique qui doute d'elle-même. 

Le second vecteur est la mise en place d'une structure pérenne de mobilisation des chrétiens conservateurs, via notamment la Christian Coalition, fondée en 1987. En 1992, un décompte réalisé par l'historien Neil Young révélait que 300 délégués républicains, sur un total de 2 200, appartenaient à la Christian Coalition de Robertson. Cette emprise de la droite chrétienne, favorisée par Robertson et ses alliés, s'est même accrue pour atteindre des niveaux inégalés lors de la campagne de Donald Trump en 2015-2016. Fini, le retrait piétiste hors du monde de fondamentalistes avant tout préoccupés du retour de Jésus-Christ. Désormais, la fièvre millénariste se vit dans le champ politique, via une machine de guerre électorale alimentée par des médias chrétiens. 

Le troisième vecteur est la banalisation progressive, portée notamment par CBN, d'un populisme complotiste antisystème propice aux « vérités alternatives », celles-là mêmes qui ont conduit Donald Trump à refuser le verdict des urnes à l'occasion des Présidentielles en 2020. La tradition antisystème a toujours été vivace chez les protestants évangéliques américains. Leur régulation bottom-up – la légitimité part de la base et de l'association locale – a favorisé une méfiance pour la hiérarchie, l'institution, la centralisation. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, nombreux étaient les évangéliques à dénoncer la Société des Nations (SDN) ! Via son empire médiatique et son livre à succès, Le Nouvel Ordre Mondial (1991), le pasteur et entrepreneur Pat Robertson a nourri cette propension antisystème, ouvrant la voie aux rhétoriques populistes vouées à « nettoyer le marécage de Washington ». Un certain Donald Trump en a directement bénéficié... 

Sébastien Fath (GSRL-CNRS, Paris).

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