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L’éco-spiritualité : enjeux religieux et politiques

28 Février 2026

Les « rituels pour la Terre » accueillis dans des églises catholiques et des centres spirituels chrétiens, les « bains de forêt » proposés par des centres spirituels non religieux ou encore les « marches en pleine conscience » organisées dans des éco-lieux témoignent d’une dynamique croissante : l’ancrage progressif de l’éco-spiritualité en Europe francophone. Décryptage des enjeux religieux et éco-politiques de ce phénomène en pleine expansion.

Dans une période charnière du devenir de la planète, les crises écologiques, sociales et politiques remettent en question la modernité capitaliste, notre compréhension de ce qu’est la nature et notre rapport au non-humain. Alors que de nombreux chercheurs qualifiés de « penseurs du vivant » appellent à réinventer nos relations à la nature, leurs réflexions restent largement dépolitisées et s’abstiennent le plus souvent de critiquer des institutions et des acteurs sociaux dont la volonté de transition ne paraît pas toujours à la hauteur de ces enjeux. Dans un contexte traversé par des discours et des actions « écologiques » contradictoires, de nombreux individus ont trouvé dans le vaste domaine de l’éco-spiritualité des outils pour tenter de retisser leurs liens avec une nature envisagée comme « animée », et déclencher en eux une « transition intérieure » à la fois écologique et spirituelle. 

Sur le terrain, ces outils se déclinent en pratiques psychocorporelles et contemplatives observées récemment dans des milieux chrétiens, néo-païens et holistiques. Ces pratiques éco-spirituelles sont proposées au sein des dispositifs tels que le « Travail qui relie » développé par Joanna Macy, la « balade éco-spirituelle » ou la « sylvothérapie » qui passe par le contact corporel avec des arbres. Pour de nombreuses personnes qui participent à ces activités en milieu religieux ou séculier, ces pratiques intègrent les dimensions spirituelles, affectives et corporelles de la transition écologique. Elles ont des composants discursifs et techniques qui les incitent à élaborer des sentiments d’appréciation envers la nature, à se reconnaître eux-mêmes comme faisant partie d’une communauté d’êtres humains et non humains, et à accepter leur pouvoir d’agir pour la défendre.

Bien que dès les années 1960 de nombreuses voix se sont élevées à l’échelle mondiale pour dénoncer la dégradation environnementale et signaler l’urgence de considérer ses effets nocifs sur notre bien-être spirituel, c’est depuis les années 1980 que l’on assiste au croisement de deux processus complémentaires : la spiritualisation de l’écologie et l’écologisation du religieux. En véhiculant de nouveaux rapports à la nature, ces processus ont catalysé l’attribution des dimensions spirituelles à l’écologie et le rapprochement entre écologie et religion. L’éco-spiritualité est un concept qui renvoie au rapport entre deux termes : l’un relève d’une discipline scientifique ou des mouvements politiques et l’autre est associé à la transcendance et à la quête de sens. Les pratiques désignées comme éco-spirituelles se situent à l'interface entre les religions et les spiritualités d'une part, et les écologies et les environnementalismes d'autre part. Elles sont censées offrir aux participants des outils pour les aider à retisser leur lien au vivant et à dépasser le dualisme qui oppose homme et nature. 

Qualifiée de « révolution tranquille », l’éco-spiritualité a longtemps fait l’objet de critiques à cause de son caractère dépolitisé et individualiste, comme de son manque de propositions visant à des transformations radicales, y compris la métamorphose de la culture capitaliste occidentale. Pour ses détracteurs, « se relier à la nature » ne suffit pas à transformer les structures économiques et politiques responsables de sa dégradation. À l’inverse, ses adeptes estiment que sans une expérience de reconnexion à la nature, les changements systémiques restent fragiles. Ce genre de postulats a été mis en exergue par des pratiquants qui ont trouvé dans l’éco-spiritualité les moyens pour tisser l’écologie en première personne, recréer une conscience de leurs interrelations avec la nature et éprouver une « transformation de soi » valorisée comme indispensable pour catalyser une transition écologique à la fois collective et effective. En examinant le contenu des expériences et le regard réflexif des adeptes, de nombreux chercheurs se sont intéressés aux rôles attribués aux pratiques éco-spirituelles comme des voies pour résoudre les crises écologiques. 

Dès les années 1980, l’éco-spiritualité s’est constituée comme un « lieu carrefour » où se croisent différentes traditions spirituelles, idéologies éco-politiques et champs scientifiques, parmi lesquels figurent aujourd’hui l’écologie profonde d’Arne Næss, l’éco-psychologie de Theodore Roszak, la pensée systémique d’Edgar Morin, le nouvel animisme de Graham Harvey et l’écologie chrétienne de Laudato Si. Dès leur origine, les pratiques éco-spirituelles ont attiré nombre d’adeptes des spiritualités holistiques et néopaïennes. Récemment, les résultats des enquêtes menées par Jean Chamel et Irene Becci en Suisse romande ont signalé qu’elles sont en train de connaître un engouement croissant parmi des adeptes locaux des spiritualités séculières et chrétiennes. Pour Irene Becci, anthropologue et spécialiste du phénomène, l’essor des éco-spiritualités séculières et religieuses en Europe francophone a été catalysé par la médiatisation d’événements comme la COP21 et la parution de l’encyclique du pape François intitulée Laudato si’

Les données exploratoires que j’ai récemment recueillies sur l’espace européen francophone indiquent qu’à ces processus s’ajoutent : le développement des initiatives œcuméniques en faveur de l’environnement ; l’apparition d’acteurs fortement médiatisés, comme l’éco-théologien Michel Maxime Egger qui est souvent sollicité par les médias pour discuter de l’éco-spiritualité ; et l’inclusion récente des pratiques éco-spirituelles dans les programmes de centres religieux fondés déjà au XIXème et au XXème siècle. Le profil des pratiquants est aussi une source importante pour tenter de comprendre pourquoi et pour qui les pratiques éco-spirituelles sont devenues des voies idéales pour éprouver un sentiment de reconnexion au vivant. Leurs parcours spirituels et religieux, leurs trajectoires éducatives et professionnelles ainsi que leurs profils socio-démographiques sont trois facteurs susceptibles de façonner leur intérêt pour l’éco-spiritualité, et plus largement pour l’environnement.

En outre, l’émergence des pratiques éco-spirituelles a participé aux mutations non seulement des rapports à la nature, mais encore des comportements religieux et spirituels. Dès les années 1980, des travaux sociologiques et anthropologiques analysent les adaptations des religions institutionnalisées à la sécularisation et l’insertion progressive des pratiques spirituelles séculières au sein des contextes religieux. Danièle Hervieu-Léger et Françoise Champion ont analysé comment les régimes d’autorité des institutions religieuses se sont affaiblis en donnant naissance à l’individualisation des croyances et à la « religion à la carte ». Paul Heelas et Linda Woodhead ont parlé d’une « révolution spirituelle » pour discuter le développement des formes de spiritualité centrées sur l’expérience subjective. Ces analyses éclairent le développement de l’éco-spiritualité : les pratiques comme la méditation en nature ou les marches contemplatives s’inscrivent dans une logique d’expérimentation personnelle, tout en étant parfois réintégrées dans des cadres religieux. Des techniques issues du développement personnel ou de la pleine conscience (mindfulness) trouvent leur place dans des monastères et des paroisses. À l’heure actuelle, l’engagement écologique est devenu pour certains un critère d’authenticité spirituelle. 

Si l’éco-spiritualité semble gagner du terrain dans le paysage religieux des sociétés occidentales, c’est parce qu’elle participe à une expérience largement partagée : celle d’un sentiment de rupture entre l’homme et la nature. En proposant des pratiques qui invitent au ralentissement, à la contemplation ou à la méditation, elle ouvre des chemins pour restaurer le sens d’appartenance à une communauté élargie du vivant, au-delà de l’humain. Qu’elle s’inscrive dans des contextes religieux, séculiers ou laïques, l’éco-spiritualité participe à redéfinir nos manières d’habiter le monde. Elle ouvre un laboratoire d’expérimentation à la croisée entre quête de sens contemporaine et préoccupations écologiques. 

Yael Dansac (CIERL, Université libre de Bruxelles).