Lundi 12 avril 2021
vendredi 18 décembre 2020

Déculturation du religieux : le « rap conscient » comme expression contemporaine de l’islam français

Il y a quelques semaines a débuté le tournage de la deuxième saison de la série télévisée Validé. La première saison de cette série, consacrée au rap et diffusée sur la chaine Canal+, a connu un succès considérable puisqu’elle a été visionnée plus de vingt millions de fois sur la plateforme MyCanal. Apash, le personnage principal de la saison une, était joué par le rappeur Hatik. Ce dernier, qui a vu sa carrière musicale propulsée grâce à son rôle dans la fiction réalisée par Franck Gastambide, a mis en avant son appartenance à l’islam dans ses interviews ainsi que dans ses musiques, particulièrement dans le titre « Cercle vicieux ». L’engagement religieux d’un artiste très populaire pose la question des spécificités et du pouvoir d’influence du rap d’inspiration musulmane et de sa large visibilité.

Avant Hatik, d’autres rappeurs français ont revendiqué leur appartenance à la religion musulmane dans leurs chansons. Ce phénomène s’est accentué à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Les sociologues qui l’étudient l’appellent « rap conscient », « rap engagé » ou « rap authentique ». Les figures de proue de ce rap sont Abd al Malik, Médine et Kery James. Médine, qui a récemment collaboré avec Hatik dans le clip « Grand d’la Tess », est souvent évoqué lorsqu’est abordé le rapport rap-islam en raison de sa façon « épidermique » de revendiquer son appartenance religieuse et des polémiques qui en ont découlé. L’une d’entre elles a eu lieu le 1er janvier 2015, une semaine avant les attentats contre l’hebdomadaire Charlie Hebdo. Le rappeur, originaire de la ville portuaire du Havre et créateur du label Din (mot arabe que l’on traduit souvent par religion) Records, a sorti ce jour-là un clip intitulé « Don’t Laik », dans lequel il s’attaquait à la « laïcité à la française » et à ceux qu’il nomme les « laïcards ». Selon le politologue Gilles Kepel, les parutions simultanées, quelques jours avant les attentats des 7 et 9 janvier, du roman Soumission de l’écrivain à succès Michel Houellebecq (critiqué pour son « islamophobie ») et la chanson de Médine, ont eu une portée symbolique qui peut être qualifiée de « 11 septembre culturel ». 

Cet effet d’entraînement n’est évidemment possible que parce que les rappeurs se revendiquant de l’islam sont très présents sur le territoire français. Cela s’explique par la sociologie environnementale, urbaine : le rap et l’islam se sont développés conjointement dans les banlieues françaises, à partir des populations immigrées vivant dans ces périphéries urbaines. L’islam est plus présent dans le rap que d’autres religions, car les rappeurs français sont souvent issus de pays africains (Maghreb et Afrique subsaharienne) majoritairement musulmans. Ceux qui ne sont pas issus de ces pays (Abd al Malik, Kery James, Diam’s,…) se sont convertis à l’islam au contact des musulmans. 

Il est intéressant de constater que les enracinements du rap et de l’islam en France convergent d’un point de vue historique : le rap est apparu dans l’Hexagone au début des années 1980 et s’est enraciné dans la culture française dans les décennies 1990 et 2000, en s’émancipant du rap américain. De même, la présence de l’islam en France, amorcée par des processus migratoires lancés dès le début du XXe siècle, s’est affirmée durant la même période. À l’enracinement du rap en tant que genre musical à part entière dans la culture française a donc correspondu un autre phénomène d’enracinement : celui de l’islam en France. Engagés dans un inéluctable processus de sédentarisation dans le territoire hexagonal, les enfants d’immigrés d’origine musulmane se sont ancrés dans ce pays ; après leurs ancrages économique et politique, leur ancrage culturel constitue la dernière étape de ce processus d’enracinement dans le contexte français. Ainsi, le rap a-t-il représenté, pour les Français musulmans, un moyen de s’affirmer culturellement et par la même occasion de s’enraciner un peu plus en France. 

Le contexte sociohistorique pourrait expliquer pourquoi les rappeurs musulmans ressentent davantage le besoin d’exprimer leur appartenance religieuse que ceux d’autres confessions. En effet, les événements du 11 septembre 2001 ont poussé de nombreux rappeurs à mettre en avant leur appartenance religieuse dans leurs lyrics. La sociologue Amel Boubekeur a montré que ce contexte a favorisé le développement d’une « société de spectacle islamique ». Selon elle, cette société se serait développée pour faire face à la stigmatisation et à l’« islamophobie » générées par le malaise de l'époque. La plupart des rappeurs musulmans ont évoqué ce contexte comme étant la raison principale de la suraffirmation de leur identité religieuse. « Oui, explique Abd al Malik, je parle souvent de ma religion, de ma conversion dans mes différentes œuvres !  Ma raison : le 11 septembre 2001. J’en avais assez de la stigmatisation des musulmans » (entretien pour le site Bondyblog). Dans son livre Don’t panik, Médine raconte, il ne dit pas autre chose : «« J’étais beaucoup dans la réaction dans mes premiers albums […] L’attitude réactive que j’ai pu avoir correspond à cette dizaine d’années [de terrorisme] puisque je sors des albums depuis 2004 ­– j’ai commencé à écrire après le 11 septembre 2001 en tant que rappeur solo, et donc cela correspond vraiment à cette période… » En 2004, Kery James a, quant à lui, sorti l’album « Savoir et vivre ensemble » pour « défendre les musulmans et l’islam ».

Enfin, il ne faut pas négliger le fait que le déploiement des références islamiques dans les textes de rap soit aussi le fruit d’« interfaces religieuses ». Celles-ci sont, suivant la définition donnée par le sociologue Farid el Asri, « les personnalités qui se retrouvent consommées en tant que support de la découverte de l’islam, références […], accompagnateurs dans la trajectoire de l’artiste ou perturbateurs dans la construction de la complexité identitaire au regard de la pratique musicale ». En effet, outre l’intérêt pour la religion qu’elles suscitent chez les rappeurs, les « interfaces religieuses » de ces artistes, telles que l’Association des Projets Bienfaisance islamique en France (Kery James), Tariq Ramadan (Médine) ou encore Faouzi Skali (Abd al Malik), s’investissent dans le secteur culturel. Le dernier cité est, par exemple, le président du festival de la culture soufie de Fès. 

De la « consommation » de différentes « interfaces religieuses » par les artistes a donc découlé une pluralité de discours islamiques qui sont autant d’expressions de l’islam (des formes mystiques aux formes conservatrices) dans le répertoire musical du rap français. En contexte islamique, les « interfaces » et les entrepreneurs du religieux misant sur une culture profane, comme le rap, sont dans une attitude accommodante envers celle-ci. Ils parient sur les rappeurs puisqu’ils constituent la chance d’un accès populaire et aisé aux sources scripturaires de l’islam. Les jeunes Français musulmans étant de moins en moins familiers de la langue et de la culture arabe, les rappeurs « conscients » mobilisant le religieux, actualisent et adaptent les contenus islamiques à une nouvelle forme : le « parler jeune », le langage du rap. 

Force est de constater par ailleurs que le rythme et la rhétorique du rap sont particulièrement adaptés à l’expression d’un message religieux. Comparable et inspiré de la forme poétique, le rap fonctionne selon un format versifié, avec des refrains. Il peut se psalmodier à la manière de la prière. 

Le rap français islamique illustre parfaitement la déconnexion qui peut exister entre des marqueurs religieux (islamiques) et culturels (arabes). À travers ce rap, les marqueurs religieux se sont émancipés de leur culture d’origine pour se reconnecter à des marqueurs culturels flottants, ceux du rap. Ce phénomène de « déculturation du religieux », comme l’a souligné Olivier Roy dans son livre La sainte ignorance (Paris, 2008) est l’un des facteurs explicatifs de la déterritorialisation du religieux. Comme la « déculturation du religieux » favorise la circulation des religions (la fluidité de celle-ci est tributaire du « paraître » universel de l’objet religieux) en dehors de leurs cultures d’origine, le « rap conscient » a donc pu contribuer au développement de l’islam dans le contexte français.

Nabil Sini et Cécile Vanderpelen-Diagre (Université libre de Bruxelles).

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