Lundi 12 avril 2021
mardi 5 janvier 2021

Troisième rapport annuel de l’Église catholique de Belgique : le regard sur elle-même d’une Église « en transition »

Pour la troisième année consécutive, la Conférence des Évêques de Belgique a publié au mois de novembre son Rapport annuel sur l’Eglise catholique en Belgique, une opération de communication qui nous en apprend beaucoup sur cette institution, et pas seulement grâce aux chiffres qu’elle fournit pour l’année 2019. Depuis trois ans, c’est sous le signe du dynamisme et de la vitalité de la communauté catholique que s’inscrivent ces rapports, pédagogiques et colorés, contrebalançant des chiffres en berne par un discours optimiste louant l’engagement des fidèles et prédisant la « transition » qualitative qui s’opère au sein de l’Église. 

Comme c’était le cas pour les précédentes éditions, la communication autour du rapport 2020 met en avant la « transition » vécue par l’Église, qui s’adapte à l’érosion de ses effectifs et aime à présenter ces tendances comme autant d’opportunités, à l’image du porte-parole de la Conférence épiscopale Tommy Scholtès, se réjouissant dans L’Avenir du 18 novembre dernier de l’enrichissement, pour la vie de l’Église, que constitue « la multiplicité des personnes qui entrent dans le jeu ». 

Un premier axe de cette transformation est en effet la prise de responsabilité croissante des laïcs (parmi lesquels de nombreuses femmes), répondant à la diminution constante du nombre de prêtres. Comme le montrait le rapport de l’année dernière, les femmes représentent désormais 55 % des effectifs de l’Église, et 19 % des personnels du culte rémunérés par l’État fédéral, bien que leur répartition soit inégale aux différents niveaux de responsabilité, et qu’elles restent exclues de l’ordination sacerdotale. 

Depuis plusieurs années, le nombre de laïcs dans des positions décisionnelles en paroisse, dans les services diocésains et dans les institutions d’assistance surpasse donc le nombre de prêtres. Selon le dernier rapport, 2136 laïcs disposent d’un mandat du diocèse, certains étant rémunérés, d’autres bénévoles. Par comparaison, 1947 prêtres travaillent dans les paroisses belges (parmi lesquels 1114 prêtres diocésains, 349 prêtres religieux, et 484 prêtres issus de diocèses étrangers). Les chiffres de 2019 confirment ainsi la tendance, amorcée depuis plusieurs décennies, d’une diminution du nombre de prêtres catholiques, qui n’est pas entièrement compensée par la venue de prêtres étrangers : le décompte de 2019 fait état de 2167 prêtres diocésains, alors qu’ils étaient 2301 en 2018, et 2774 en 2016. 

Cette diminution est le fruit de la chute des vocations sacerdotales, amorcée depuis la fin des années 1950 et qui s’accentue encore (on compte 68 séminaristes en 2019, contre 85 en 2016) de même que du vieillissement de la population de prêtres qui s’ensuit logiquement. Ainsi, en 2019, seuls 27 % des prêtres diocésains ont moins de 65 ans, et 52,7 % d’entre eux ont plus de 75 ans, âge où la plupart des prêtres prennent leur pension (bien qu’elle leur soit accessible à 67 ans). La population de diacres permanents est à peine plus jeune : sur un total de 598 diacres en 2019, 31,5 % ont moins de 65 ans. Du côté des ordres et congrégations religieuses (qui comptent 10 262 membres en 2016, et 9 052 en 2018, dont 73 % sont des femmes), la moyenne d’âge est encore plus élevée : dans l’Archidiocèse de Malines-Bruxelles, plus de 75 % des religieux et religieuses ont dépassé 70 ans (chiffres 2016).

Un autre axe important de cette « transition » de l’Église catholique est l’évolution d’une Église paroissiale, basée sur la pratique régulière et les sacrements, vers une Église d’« engagement ». Le rapport 2020 met ainsi particulièrement en avant le nombre foisonnant d’initiatives paroissiales au profit des personnes démunies ou vulnérables (plus de 2000), qui mis en regard avec le nombre total de paroisses (3732 en 2019) témoigne de l’importance que tient l’action sociale et charitable dans l’engagement religieux des catholiques. Cet engagement est aussi celui des bénévoles actifs au sein de l’Institution ecclésiale, que le rapport évalue à 141 054 personnes, un nombre très élevé en regard du nombre de fidèles assistant régulièrement aux offices religieux (241 029 participants à l’eucharistie le 3e dimanche d’octobre 2019), mais qui décroit néanmoins, puisqu’il s’élevait à 147 659 en 2018, et à 163 360 en 2016. 

Dans l’émission Il était une foi du 22 novembre 2020, le porte-parole de la Conférence épiscopale Tommy Scholtès évoque ces fidèles engagés en termes de « pratiquants au sens de l’Évangile », qui se reconnaissent davantage dans les valeurs chrétiennes que dans les sacrements. C’est à la lumière de cette vitalité de l’engagement que les auteurs du rapport portent un regard plutôt serein sur les chiffres de l’administration des sacrements, qui confirment que la baisse constante amorcée depuis plusieurs dizaines d’années se poursuit lentement (voir le tableau ci-dessous). 

En 2019, le nombre de baptême représentait 36,4 % du nombre total de naissances enregistrées en Belgique. Il en représentait 54,6 % en 2007, 68,1 % en 1996, et 85,2 % en 1977. Les mariages sacramentels célébrés en 2019 représentaient quant à eux 13,5 % du nombre de mariages civils enregistrés la même année. Ils en représentaient encore 25,6 % en 2007, 50,2 % en 1996 et 77,7 % en 1977 (voir : C. Sägesser, Cultes et Laïcité, CRISP, 2011). Enfin, les funérailles catholiques représentent encore 41,3 % des décès enregistrés en 2019, une « stabilité » qui s’explique aussi parce que cette cérémonie concerne une population plus âgée, appartenant à une génération ayant conservé un attachement plus grand à l’institution et aux pratiques religieuses traditionnelles que les cohortes plus jeunes.

Administration des sacrements de baptême et de mariage et cérémonies de funérailles

et évaluation du pourcentage au regard du nombre de naissances, mariages civils et décès

(2016, 2018, 2019)

 

2016

2018

2019

Baptêmes

Naissances 

(%)

50.867 baptêmes

121.161 naissances

(42,0 %)

44.850 baptêmes

117.800 naissances

(38,1 %)

42.051 baptêmes

115.565 naissances

(36,4 %)

Mariages sacramentels

Mariages civils 

(%)

7.859 m. sacramentels

44.725 m. civils

(17,6 %)

6.765 m. sacramentels

45.059 m. civils

(15,0 %)

5.971 m. sacramentels

44.270 m. civils

(13,5 %)

Funérailles catholiques

Décès 

(%)

/

48.407 f. catholiques

110.645 décès

(43,4 %)

44.920 f. catholiques

108.745 décès

(41,3 %)

Sources : Statbel et Rapports de l’Église catholique 2018 (p. 15), 2019 (p. 16) et 2020 (p. 21, 69, 89). 

Conjugué avec le manque d’effectifs pastoraux, le chiffre très bas de l’assistance à la messe, qui est resté stable cette année (241 029 le 3e dimanche d’octobre 2019, pour 238 298 personnes à la même période en 2018, et 286 393 en 2016), a un impact sur la gestion des églises paroissiales. Le processus de réorganisation engagé depuis le début des années 2000 afin de s’adapter à l’évolution de la population catholique pratiquante et du nombre de prêtres se poursuit : le nombre d’unités pastorales (soit des regroupements géographiques de paroisses partageant une même équipe pastorale) instituées s’accroit peu à peu, et s’élève désormais à 348, sur les 527 envisagées à long terme. Autre conséquence de cette rationalisation, la désaffection d’églises en manque de fidèles, d’équipe pastorale ou de moyens, est un phénomène en croissance entraînant la publication de directives par la Conférence des évêques de Belgique en juin 2019. Entre 2012 et 2016, 75 bâtiments d’églises ont été désaffectés, 31 églises ont également été désaffectées en 2018, et 26 en 2019 – dont une dizaine, depuis 2018, ont été attribuées à d’autres cultes chrétiens, une solution plébiscitée par la Conférence des Évêques. 

La baisse constante de la pratique religieuse n’a cependant pas entamé la vigueur des nombreuses institutions d’obédience chrétienne au sein de la société civile belge. C’est le cas de Beweging.net (la coupole flamande réunissant le syndicat (ACV), la mutualité (Christelijke Mutualiteit) et plusieurs organisations d’éducation permanente) brièvement évoqué par ce rapport dans la partie consacrée à l’encadrement des travailleurs. C’est le cas aussi de l’enseignement, qui demeure le domaine où le pilier catholique est le plus fort, profitant d’une législation taillée sur mesure depuis le Pacte scolaire de 1959. En Communauté française et germanophone, 41,7 % des élèves du primaire, et 59,9 % des élèves du secondaire étaient scolarisés dans une école catholique en 2019. Ces chiffres sont plus élevés encore en Flandre, où 59,3% des élèves du primaire, et 70,3% des élèves du secondaire sont scolarisés dans une école catholique. 

Il est intéressant de constater que, dans son discours sur sa « transition », l’Église catholique fait désormais sien le constat d’un phénomène sociologique bien étudié : les mutations du religieux européen contemporain, vers une individualisation du croire, une autonomisation vis-à-vis de l’institution ecclésiale et l’éloignement des pratiques traditionnelles (Hervieu-Léger, 1993). Le thème du rapport de cette année, l’accompagnement des catholiques par l’Église d’un bout à l’autre de leur vie et dans toutes les dimensions de leur existence, reprend une image classique illustrant la structure pilarisée de la société belge, où de nombreuses organisations de la société civile se rattachent en effet historiquement au monde catholique (qu’il s’agisse d’écoles, d’universités, d’hôpitaux, de la presse, de syndicats, de partis politiques, d’organisations de jeunes, d’éducation populaire, de bienfaisance…). 

Dans ses derniers rapports, l’Église s’attache ainsi à illustrer – avec beaucoup de richesse – l’actualité de ce pilier qui, durant les dernières décennies, s’est fortement émancipé de la tutelle ecclésiale de ses origines. C’est aujourd’hui la Conférence épiscopale qui, à travers ces rapports, réaffirme son lien avec les organisations pilarisées, lesquelles, comme l’analysait déjà Karel Dobbelaere en 1989, ont peu à peu transité d’un « catholicisme ecclésial » à un « catholicisme culturel » dont les valeurs chrétiennes sont le point d’ancrage. Le rapport 2020 donne ainsi à voir la multiplicité des liens qu’entretiennent encore diverses organisations à leurs racines catholiques et à l’Institution ecclésiale, liens qui sont parfois bien opaques pour le profane. On y découvre par exemple le rôle que jouent certains ordres et congrégations dans des institutions d’enseignement et de soins, les rapports complexes des Scouts et des Patros au pluralisme, ainsi qu’une foisonnante déclinaison d’expressions de l’inspiration chrétienne plus ou moins affirmée de nombreuses organisations caritatives et d’action sociale, nées dans le giron de l’Église. 

Alors qu’à l’international, et jusqu’au Vatican, l’Institution est entachée de nombreux scandales (d’abus sexuels et de malversations financières, principalement) qui depuis plusieurs années nuisent à sa crédibilité de prescriptrice de normes morales, l’initiative de publication des rapports vise à apporter un peu de transparence au niveau de l’Institution nationale. C’est une Église incarnée par les fidèles bien plus que par la hiérarchie cléricale qui est donnée à voir dans cette troisième édition : la Conférence épiscopale est peu présente dans le rapport – à l’exception de la préface signée du cardinal Jozef de Kesel et de la mention de quelques événements, comme la nomination de Philippe Warin à la tête de l’évêché de Namur en juin 2019, la publication de la lettre sur l’accompagnement pastoral en fin de vie ou le décès du cardinal Danneels. Le message est très clair : l’action de l’Église dépasse largement ses structures ecclésiales… au point de leur donner finalement peu de visibilité. On pourrait espérer que de futurs rapports s’attachent à éclairer pour le public les arcanes des instances diocésaines et interdiocésaines – et notamment leurs diverses sources de financement (qui étaient partiellement évoquées dans le premier rapport datant de 2016). 

Le souci de transparence qui anime la Conférence épiscopale est en revanche manifeste sur la question des abus sexuels sur mineurs dans l’Église. L’année 2019 a été marquée par la publication d’un rapport de synthèse sur la prise en charge de ces abus sexuels au sein de l’Église de Belgique (12/02/2019) et d’un Code de conduite pour ses collaborateurs (26/06/2019). Le rapport annuel vient compléter les chiffres fournis dans le rapport de synthèse paru en début d’année : aux 426 communications d’abus qui ont été faites auprès des dix points de contact de l’Église entre 2012 et 2017 – ayant abouti à 349 compensations financières et 34 communications à la Justice – s’ajoutent, pour la période 2018-2019, 68 signalements aux points de contact – dont 60 suivis d’une compensation financière et 9 transmis à la Justice. Pour l’ensemble de la période, les rapports précisent que plus de 80 % des victimes sont âgées de plus de quarante ans lorsqu’elles s’adressent aux points de contact, et que la grande majorité des faits se sont déroulés plus de trente, voire plus de quarante ans avant leur signalement. 

Les nombreuses données fournies par les rapports, la régularité de leur publication et la continuité dans le temps que l’on peut désormais espérer, laissent penser que cette initiative de l’Église pourrait bien devenir un outil précieux pour observer dans la durée les transformations qui s’y opèrent : d’une part grâce à la consignation annuelle de chiffres difficilement accessibles par d’autres biais, et d’autre part, à travers les discours que porte l’institution sur ces chiffres, et les axes choisis pour être mis en lumière – comme l’implication croissante du laïcat et des femmes en particulier, ou l’importance de l’engagement des bénévoles. C’est non seulement l’actualité de transformations sociologiques qui s’imposent à l’Église depuis la fin des années 1950, mais aussi la manière dont l’Église de Belgique choisit d’y répondre, que ces rapports nous enseignent. Les années à venir seront décisives pour ancrer – ou non – le discours positif qui nous est aujourd’hui donné à voir, dans une réelle transition des structures institutionnelles de l’Église. Celle-ci, bien évidemment, ne relève pas uniquement de l’Institution belge : elle dépend fortement des impulsions et des blocages qui affectent l’Église catholique dans son ensemble, une Église qui malgré toute la bonne volonté du pape François, n’a pas encore montré de réelle perspective de changement de cap en la matière.

Juliette Masquelier (FNRS – Université libre de Bruxelles).

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