Lundi 12 avril 2021
vendredi 29 janvier 2021

Il y a quatre cents ans… le Mayflower (1620-2020)

L’année 2020 fut celle du 400e anniversaire de l’expédition du Mayflower, le navire qui transporta plusieurs centaines de « Pilgrim Fathers » de l’Angleterre vers l’Amérique du Nord. Qui étaient vraiment les hommes et les femmes qui firent ce voyage hasardeux ? Quels étaient leurs liens avec les courants dissidents de la Réforme protestante et quelle fut leur postérité au-delà du XVIIe siècle ? Pourquoi et comment la mémoire de 1620 révèle-t-elle, ou accentue-t-elle, les profonds clivages communautaires aux États-Unis en ce début du XXIe siècle ?

L’histoire du Mayflower présente un intérêt certain pour l’histoire des migrations et des colonisations, mais elle comporte aussi une importante dimension religieuse. Une bonne partie des hommes et des femmes qui embarquèrent durant l’été 1620 sur ce bateau à Plymouth, dans les Cornouailles, afin de naviguer vers le « Nouveau Monde » étaient des « puritains ». Ce terme générique désigne des adeptes de divers courants « dissidents » et « radicaux », éclos en marge du protestantisme anglais. Considérés comme subversifs en raison de leurs velléités de pousser plus loin la Réforme de l’Église d’Angleterre, y compris dans ses aspects politiques et de gestion ecclésiastique, ils étaient confrontés à un dilemme difficile. 

Les puritains avaient en effet le choix entre se taire en se « conformant », du moins extérieurement, aux règles et pratiques de la confession officielle, ou alors partir en exil. Beaucoup de « non-conformistes » prirent d’abord la route des Pays-Bas septentrionaux, au début du XVIIe siècle, avant de s’embarquer, de manière définitive, pour les Amériques. D’autres continuèrent leur combat dans la semi-clandestinité, pendant les règnes de Jacques Ier et Charles Ier Stuart, malgré les railleries et les pressions. Cette minorité plutôt hétérogène joua d’ailleurs un rôle déterminant dans les conflits internes et les bouleversements politiques des décennies suivantes.  

Les puritains du Mayflower se voyaient et se présentaient eux-mêmes comme des « pèlerins », partis en quête d’une société plus conforme aux préceptes divins. Ils sont entrés dans l’histoire, ou plutôt dans la mythologie historique, sous le nom de « Pilgrim Fathers », en écho à cette lecture presque « messianique » de leur aventure colonisatrice. Ils n’étaient pas les premiers Anglais à débarquer dans les terres américaines, loin de là. La Compagnie de Virginie avait établi Jamestown dès 1607, à des fins essentiellement économiques, pour le commerce et pour la culture du tabac. Mais les relations tendues avec les populations autochtones, les problèmes chroniques d’isolement et de subsistance, ainsi que les fortes tensions au sein des groupes de « settlers » n’assurèrent pas une place de choix à cette colonie dans la mémoire collective.

En revanche, Plymouth dans l’actuel Massachussetts (terre des Wampanoag), la terre d’ancrage des « pèlerins » du Mayflower, est considérée depuis le XVIIe siècle comme un lieu emblématique du récit national américain. L’arrivée des Pilgrim Fathers en 1620 a été érigée en épisode fondateur de celui-ci, éclipsant les autres entreprises coloniales de la même époque. Les motivations religieuses des puritains y sont pour beaucoup, de même que leur aspiration à créer une société nouvelle, en accord avec des idéaux ambitieux. 

La fascination pour cette première incarnation du « rêve américain », dans sa version évangélique et évangélisatrice, demeure bien vivante. Une réplique du fameux navire est amarrée au State Pier à Plymouth/USA et attire de nombreux visiteurs. Plusieurs projets mémoriaux ont célébré le Mayflower et ses passagers en 2020, année du 400anniversaire de sa traversée et de son accostage. Mais l’héritage des premiers colons puritains, avec ses fortes connotations WASP (White, Anglo-Saxon, Protestant), n’est évidemment pas facile à intégrer dans l’histoire commune d’une nation complexe, marquée par le multiculturalisme et par les tensions entre communautés, notamment autour des questions de colonisation et de discrimination. Quelle place peut occuper le souvenir des « Pilgrim Fathers » dans la culture des États-Unis d’Amérique au XXIe siècle ? Vaste question qui renvoie à celle, bien plus considérable, des rapports conflictuels au passé d’un pays et d’une population fortement divisés. Nous entrons donc ici en terrain miné... 

Selon Jill Lepore, professeur à Harvard et journaliste au New Yorker, les progressistes (liberals) américains ont eu tort d’abandonner les récits d’histoire nationale, y compris leurs chapitres les plus populaires (voir ses propos recueillis par Valentine Faure et publiés dans Le Monde du 19 octobre 2020). Ils auraient ainsi laissé ce terrain important aux conservateurs, d’une part, et aux différentes communautés ethniques et religieuses, d’autre part. Aujourd’hui, aucune lecture commune du passé américain ne serait capable de concurrencer la vision ancienne et réactionnaire qui mettait toujours l’accent sur les « exploits » de la « découverte », du « peuplement » et de la « conquête ».

La controverse récente autour du « projet 1619 » le confirmerait : cette date, synonyme de l’« importation » des premiers esclaves d’origine africaine en Virginie, a été proposée par le New York Times comme nouveau moment fondateur de la nation. Cette initiative, récompensée par un prix Pulitzer contesté, envisage l’esclavage, la division raciale et l’héritage raciste non seulement comme les « péchés originels » mais aussi comme les principales forces motrices de l’histoire américaine. Ses détracteurs dénoncent une vision simpliste et mono-causale de l’histoire qui ne ferait que renforcer les divisions sociales, culturelles et ethniques américaines. Le « projet 1776 », qui s’y oppose en insistant sur l’épopée de l’Indépendance des États-Unis, a été rapidement instrumentalisé par Donald Trump et ses adeptes. Sans surprise, le nouveau président Joe Biden y a mis un terme au premier jour de son investiture. 

Face à ces deux dates clivantes que sont 1619 et 1776, Jill Lepore suggère de construire un récit historique alternatif, porteur d’idéalisme et d’avenir, empreint des valeurs de liberté et d’égalité. Celui-ci devrait rendre compte de la grande variété des passés américains, « raconter toutes les histoires, pas seulement celle qui, selon vous, n’a pas été bien racontée, ou celle qui, d’une manière ou d’une autre, est la plus importante pour votre groupe. (…) Il faut juxtaposer toutes ces histoires et les regarder ensemble. On ne peut pas avoir une histoire qui plaît aux gens de gauche et une histoire qui plaît aux gens de droite. Celle ne fonctionne pas ; c’est comme ça que l’on se « balkanise »

L’historienne de Harvard ne nie pas l’importance du tournant de 1619, mais elle y ajoute d’autres moments décisifs dans l’histoire des populations en Amérique, et notamment celui de l’arrivée du Mayflower en 1620. En effet, l’arrivée des colons « pèlerins » puritains en provenance de l’Angleterre peut être lue, non pas comme un geste triomphal de conquête, mais comme le résultat d’un mouvement migratoire déclenché par des persécutions religieuses et d’un projet idéaliste porté par une minorité en quête de jours meilleurs. 

Au-delà de cet épisode particulier et de sa place dans la mémoire collective, qui n’ont pas fini de faire couler de l’encre, se pose la question du rôle de l’histoire dans l’Amérique de demain. Une mémoire collective partagée peut-elle exercer une action harmonisatrice, voire réparatrice ? Le débat est plus que jamais d’actualité alors que débute le mandat du duo formé par Joe Biden et Kamala Harris, dont l’un des principaux enjeux sera de réconcilier les Américains autour d’un projet d’avenir commun. 

Monique Weis (Université libre de Bruxelles).

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