Jeudi 23 septembre 2021
lundi 22 mars 2021

Les (néo)-Frères musulmans et le nouvel esprit capitaliste : le cas français

Que ce soit dans la littérature académique anglophone ou francophone, les réflexions sur l’articulation entre islamisme — ou formes diversifiées d’engagement politique au nom d’un islam intégral — et capitalisme restent relativement rares. Un préalable s’impose : a priori, cet angle ne mobilise guère les spécialistes du militantisme musulman. Cela peut s’expliquer par le fait qu’un certain nombre d’entre eux soient davantage préoccupés par le « djihadisme » et « la radicalisation », soit les périphéries incandescentes et guerrières de l’islam. 

Ce phénomène, objectivement, interroge après une série d’attentats qui ont secoué l’Hexagone à plusieurs reprises, depuis les tueries de Mohamed Merah à Toulouse/Montauban en mars 2012 jusqu’à l’assassinat, par décapitation, de l’enseignant Samuel Paty, ou bien encore l’attaque contre la basilique de Nice, en octobre 2020. Mais ce phénomène de violence extrême constitue une part marginale, et un voile occultant des dynamiques profondes du champ islamique français. 

Il convient en outre de rappeler que l’islamisme, ou islam politique, selon les expressions consacrées, est loin d’être univoque du point de vue des modes d’action et du langage. Il n’est pas toujours ni forcément de facture terroriste. Il procède pour l’essentiel d’une politisation exacerbée de la religion musulmane ; il donne lieu à une essentialisation de l’appartenance communautaire (la Oumma). Il promeut à ce titre un conservatisme moral en public et en privé et milite, ouvertement, pour la sauvegarde d’une identité musulmane collective censée être menacée de l’intérieur, par le laxisme des musulmans, et de l’extérieur, par des adversaires et ennemis supposés de l’islam. 

C’est pourquoi, de ce point de vue, il n’est pas inintéressant de déplacer un tant soit peu le regard, par une réflexion synthétique sur des formes légalistes d’islamisme d’acteurs s’accommodant des lois du marché et du libéralisme économique ; dans ce cas de figure, ils n’accordent que peu de place, sinon aucune, à la question de la pauvreté et des moyens de la combattre. Les islamistes auxquels nous nous intéressons depuis des années, cherchent à étendre l’espace d’application des normes religieuses, certes. Mais, parallèlement à cela, leurs leaders n’oublient pas de faire fructifier leurs entreprises et autres commerces sur fond de piétisme. Ce qui peut sembler contre-intuitif pour le sens commun, enclin à associer formes de vie religieuse à dénuement et déprise par rapport aux plaisirs ou à l’accumulation des biens et des richesses. D’où la présente analyse, laquelle s’appuie sur une veille régulière des réseaux sociaux mais se nourrit également d’interactions avec des acteurs musulmans, ainsi que des entretiens. 

Il nous a toutefois fallu opter pour une définition synthétique, et partant non exhaustive d’un des aspects du néo-capitalisme, telle que proposée par les sociologues Luc Boltanski et Eve Chiapello dans leur ouvrage intitulé Le Nouvel esprit du capitalisme (Paris, 1999). Les auteurs s’efforcent d’y montrer qu’à côté de la dynamique classique du capitalisme, à savoir l’accumulation et l’accroissement illimité du capital, il existerait d’autres illustrations de ce nouvel esprit capitaliste, à l’image de la recherche du bien-être, du plaisir, l’entretien du désir, de la consommation notamment, la culture de la performance, de la visibilité, etc. 

Or, l’ensemble de ces quelques ingrédients est précisément essentiel au capitalisme et, plus précisément, au nouvel esprit capitaliste ; ceux-ci sont justement (omni)présents dans le comportement des Frères et néo-Frères musulmans qui s’inscrivent, peu ou prou, dans l’héritage idéologique du patriarche, Hassan al-Banna (1906-1949) — défendant, lui, ses disciples et héritiers, un islam intégral, soit un islam ayant une réponse à toute question existentielle, quelle qu’en soit la nature. 

Il serait d’ailleurs plus juste de parler à leur sujet de « crypto-capitalistes ». Il faut bien admettre que les activistes musulmans, fréristes ou néo-fréristes, sont rarement (anti)capitalistes assumés ; gagner beaucoup d’argent ne conduit pas à provoquer chez eux un quelconque trouble. Ce qui les tourmente en revanche plus que tout, c’est la dénaturation de la Loi religieuse par l’éclosion de « l’islam de marché », selon la formule de Patrick Haenni (L’islam de marché. L’autre révolution conservatrice, Paris, 2005). Comme lorsque les grandes marques du luxe commercialisent des foulards, jouant sur le registre de l’élégance et pervertissant ce faisant, d’après eux, le voile plus strict, plus rigoriste, censé dissimuler intégralement la beauté de la femme à l’extérieur de son foyer, pour la réserver au seul époux, dans le strict espace domestique.

Les néo-Frères musulmans français ou européens ne sont pas foncièrement différents de leurs homologues arabes en matière de nouvel esprit capitaliste. Prenons un cas emblématique à cet égard : Abdelmonaim Boussenna est un prédicateur et imam franco-marocain très populaire (ses vidéos cumulent plusieurs milliers de vues), officiant à la mosquée Arrahma (miséricorde) de Roubaix. Il est très suivi sur les réseaux sociaux, sur Facebook, où il comptabilise près 530 000 followers, ou bien encore sur sa chaîne Youtube avec 713 000 abonnés. 

Selon des informations publiques, Abdelmonaim Boussenna est officiellement ingénieur en télécommunications et entrepreneur. Associer les fonctions d’imam et d’entrepreneur ne lui pose pas problème, malgré de possibles conflits d’intérêt. Il a fréquenté les bancs de l’Institut européen des Sciences humaines (IESH) de Château-Chinon sous la tutelle de Musulmans de France. C’est un trentenaire qui, indéniablement, a énormément de succès sur les réseaux sociaux avec des commentaires généralement très élogieux postés sous ses vidéos ou sa page Facebook. L’imam Boussenna, dans la pure tradition frériste, s’exprime au sujet de tout, dans la mesure où l’islam, suivant les ferments de cette idéologie, aurait réponse à tout. Il n’hésite donc pas, par exemple dans le droit fil du concordisme, à évoquer « les incroyables vérités scientifiques dans le Coran ». 

L’imam a saisi les vertus de supports sécularisés comme l’Internet et ses atouts en termes de visibilité et de popularité, en vue d’y conquérir des parts de marché, convertibles en gains symboliques et matériels. Il n’hésite pas à se montrer (lui et parfois sa famille) et à se mettre en scène, au bord de la plage en Malaisie, sur fond de sable fin et d’eau turquoise, à la piscine d’un hôtel cossu, sur un bateau en mer, en station de sport d’hiver, etc. 

Quid de la pauvreté, du dénuement et des difficultés à boucler les fins de mois pour de nombreux musulmans de  France ? L’imam ne s’étend pas sur le problème. Pas ou peu d’argent ? L’imam Boussenna a au contraire « une solution » : après avoir psalmodié un verset coranique (Sourate 65, versets 2-3) : « Et quiconque craint Allah Il lui donnera une issue favorable. Et Il lui accordera ses dons par [des moyens] sur lesquels il ne comptait pas », le cheikh affirme que, au sujet de « la subsistance du point de vue économique, il faut faire confiance à Dieu ». 

Pour résoudre le problème délicat de la pauvreté, l’imam se place quasi exclusivement sur le terrain de la morale individuelle, autrement dit « de la foi et de la croyance ». La Oumma n’est pas invoquée. En somme, il faut accepter la situation telle que Dieu le veut et l’a voulu pour le musulman, individuellement, riche ou pauvre, afin d’éprouver, dans l’une comme l’autre des situations, l’amour et l’attachement réels au Créateur. 

Le pauvre ne doit donc rien moins que patienter et comprendre le sens religieux de son état social… : « Il y a deux comportements possibles : soit tu acceptes ce que Dieu t’a prescrit, tu te mobilises corps et âme, tu es ambitieux, tu vises les postes les plus hauts et, en même temps, tu acceptes ce que Dieu t’a prescrit, soit tu refuses ce que Dieu t’a prescrit et tu cherches à tout prix à acquérir les biens de ce bas monde ». Dans ce discours, la culture de la performance côtoie une forme de résignation. 

Autrement dit, il y a une contradiction omniprésente au cœur du capitalisme des Frères, comme indiqué plus haut : la valorisation implicite de l’entreprise, de l’ambition économique, d’un côté ; une espèce de fatalisme face à la pauvreté, à l’ordre socio-économique objectif, de l’autre, en raison précisément de l’absence d’alternatives théoriquement et pratiquement construites, en dehors d’admonestations ou d’incantations. 

Tout l’implicite de ce genre de prédication pourrait être résumé de la sorte : riches ou pauvres, réjouissez-vous de votre situation ; béni soit l’entrepreneur qui réussit économiquement, et satisfait doit être le pauvre musulman car, par la confiance en Dieu, il aura toujours de quoi se nourrir… fût-ce d’un peu de pain ! En revanche, celui qui n’accepte pas son sort, fût-il misérable, et cette bouchée de pain, n’aura pas plus, quoi qu’il fasse, et ce en fonction de ce que Dieu lui aura promis ici-bas… 

Le prédicateur roubaisien admet, cependant, que selon sa constitution, « l’homme en veut toujours plus ». Boussenna est contre la mortification, l’ascétisme, pour lequel l’argent ne compte pas. Il dit préférer se tourner vers ce que le Coran enseigne : « Dis : ‘Qui a interdit la parure d’Allah, qu’Il a produite pour Ses serviteurs, ainsi que les bonnes nourritures (…)’ » (Sourate 7, verset 32). La richesse et la course aux richesses ne sont pas proscrites ; elles seraient inscrites dans le texte coranique. De plus, le prophète de l’islam, Muhammad (570-632), aurait été entouré de riches. 

Le riche, dès lors qu’il se souvient et se rappelle de Dieu, n’a pas à rougir, au fond, d’être capitaliste (le mot n’est néanmoins jamais prononcé). Un blanc-seing moral est accordé au musulman ambitieux, qui cherche à s’enrichir, dès lors qu’il accomplit des choses qui ne sont pas en contradiction avec la Loi de Dieu : « L’épreuve de la richesse est certainement plus difficile à supporter que l’épreuve de la pauvreté », car « le pauvre n’a de choix que de patienter ; que voulez-vous qu’il fasse ? Il n’a pas le choix ; par contre, le riche, qui a les moyens, peut patienter ou non (…) », car il peut soit utiliser sa richesse dans ce que Dieu ne désapprouve pas, soit commettre des actes illicites, risquant, en conséquence, le châtiment de Dieu. 

On voit bien que le riche est bien mieux vu que le pauvre. Deux maîtres mots dominent la rhétorique du prédicateur, renouant pleinement avec l’esprit du capitalisme : satisfaire ses besoins personnels et ceux de sa famille, ainsi que s’enrichir comme tout un chacun, en profitant autant que possible des plaisirs terrestres — loisirs, beaux hôtels, etc. 

En conclusion, il est un aspect fondamental qui ressort de cette brève investigation, beaucoup plus développée par ailleurs (Haoues Seniguer, Les (néo) Frères musulmans et le nouvel esprit capitaliste. Entre rigorisme moral, cryptocapitalisme et anticapitalisme, Paris, 2020), sur d’autres supports écrits : du point de vue frériste ou néo-frériste, le pauvre doit accepter son sort et son statut, éventuellement après avoir tenté de s’en sortir économiquement ; le musulman n’a aucune raison de ne pas chercher à s’enrichir, à être ambitieux et à convoiter un haut statut social, dès lors que les voies empruntées ne s’écartent pas du chemin de Dieu et des enseignements moraux de l’islam. Car il est un point sur lequel l’islamisme ne transige pas : la centralité de la religion dans la vie sociale du musulman et la prétention à réguler sa pensée et son action.

Haoues Seniguer (Sciences Po Lyon et CNRS-EHESS, Paris).

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